Jouer en performance 1

Tentatives de définition

un billet par kF et Eugénie

Je veux pas avoir l’air de balancer, mais si ce billet a mis autant de temps à sortir c’est d’abord parce que kF pensait que j’allais le faire et que moi j’attendais qu’il le fasse, bonjour les Tic-et-Tac du blogging rôliste ! Et quand nous nous sommes mis d’accord pour le faire ensemble (ce qui est un genre de défi, parce que l’écriture à quatre mains ça n’est pas toujours évident) nous avons invité Valentin à nous filer un coup de pouce (qui fut monstrueusement utile, énorme merci à lui).

Sauf que quand tu invites Monsieur Méthode Scientifique à jeter un œil au magma bordélique d’une célèbre blogueuse et d’un génie symboliste, ben… il les fait BOSSER. Genre avec des bibliographies et tout. Autant dire qu’on a commencé par essayer de récupérer nos petits doigts coincés dans un engrenage bien trop gros pour nous, avant de réussir à mettre à peu près les choses à plat.

Tout ça pour dire que pendant qu’une nouvelle personne demandait tous les deux jours « mais c’est quoi le jeu en performance ? » nous ne nous drapions pas dans le secret pour jouir d’une information réservée aux initié.e.s, mais on était assez occupés à ramasser nos neurones en train de clapoter dans un coin pour les passer à la moulinette de nos claviers.

Et nous y voilà : on va prendre le temps de proposer une définition large de ce que peut recouvrir le jeu en performance, qui pourra servir de cadre en espérant que d’autres s’y reconnaissent. Et puis dans le prochain billet on attaquera notre terrain à nous, ce qu’on met derrière le terme et les raisons qui font qu’on s’y intéresse.

En piste, et c’est pas l’heure de la tisane !

 

Déminage préliminaire

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que nous ne sommes ni théoricien.ne.s de l’art ni anthropologues. Nous faisons des propositions de définitions qu’on espère pertinentes mais qui sont destinées à évoluer.

Et le terrain est miné. Nous te faisons confiance, car tu es un lectorat de standing, pour essayer de comprendre ce que nous voulons dire malgré des termes chargés en connotations désagréables.

EG. J’ai mis du temps à comprendre pourquoi, quand le terme de « performance » déboule dans la conversation en Jidérie, les échanges se vrillent et on empile les malentendus sur les incompréhensions. La performance est entendue la plupart du temps comme performance sportive ou manageriale, c’est-à-dire au sens d’être performant. Et bidoum, déboulent dans la conversation des quatre cavaliers de l’échec : l’angoisse d’être écarté ou rejeté, la honte anticipée de se sentir non-performant, l’appréhension du jugement et la crainte de la compétition. Le quatuor infernal n’est pas le bienvenu en Jidérie, et je ne tiens pas particulièrement à lui ouvrir la porte moi non plus.

Dans le cadre du jeu en performance, nous parlons de performance artistique.

EG. Je précise que l’expression n’est pas la juxtaposition de « performance » et « artistique » pour faire passer la pilule. Elle désigne réellement quelque chose, qui n’a rien à voir avec le fait d’être performant ni avec le fait d’élever tel ou tel aspect du JDR au rang d’Art.

 

La partie comme performance artistique

Prenons à témoin le Larousse, qui ne nous a rien demandé.

Performance artistique : art contemporain : synonyme de Action

Action : Mode d’expression artistique qui consiste à produire des gestes, des actes, un événement dont le déroulement dans le temps et les implications plus ou moins prévues constituent l’œuvre même.

Formulé comme ça, c’est assez vaste et pas super concret, mais tu as forcément déjà entendu parler de happenings, de body art, d’action painting et tout ces dispositifs où c’est l’action en mouvement qui fait œuvre, pas le support en amont, pas la captation filmée ou enregistrée, pas les traces fixées en aval.

Si on prend le terme dans son acception anglo-saxone, ça va jusqu’à recouvrir carrément le spectacle vivant (danse, théâtre, musique live, etc.).

EG : Merci le Centre Pompidou pour le brief assez complet quand on n’y connaît rien.

Et si on élargit aux Performance Studies, la performance artistique recouvre en plus tout un spectre d’activités basées sur l’acte de jouer et le rituel. L’important est que les performers jouent un rôle (qu’ils soient artistes plastiques, acteur.ice.s, slameur.ice.s, prêtre.sse.s ou shamans), que l’expérience soit délimitée (il y a un en-dedans et un en-dehors).

EG. Mon nouveau crush s’appelle Richard Schechner, il rapproche le théâtre et l’anthropologie de façon totalement passionnante-de-ouf-cœur-avec-les-doigts (énorme merci à Valentin pour la découverte et les explications).

kF. Je digresse, mais je me demande ce qu’il y a dans les Performance Studies qui pourrait être transféré au jeu de rôle, et nous donner du nouveau grain à moudre. Il y a certainement beaucoup à creuser ! Peut-être des outils pour parler des émotions que nous procure la confrontation à une forme de beauté qui émerge de la partie même ? Peut-être de l’aide pour mieux comprendre les mécanismes de ritualisation en jeu de rôle, l’utilisation des accessoires et le rapport au sacré ? Je laisse ces interrogations de côté pour le moment, mais la boîte de Pandorre a été ouverte alors autant capturer ce qui en sort !

Bref. On se retrouve avec quelques aspects saillants qui nous permettent de considérer une activité comme si c’était une performance artistique :
– une délimitation entre l’expérience et la vraie vie ;
– une action en mouvement qui fait œuvre ;
– une œuvre éphémère dont on ne peut capter ou fixer que des traces ;
– qui implique souvent les spectateur.ice.s présent.e.s ;
– où les performers jouent un rôle.

Si cette petite liste te fait penser à une partie de JDR, bingo c’est exactement notre point.

kF. On n’est d’ailleurs pas les premier.e.s à faire ce constat ! Dans un article académique de 2016, Coralie David évoque le lien entre jeu de rôle et art performatif, sous l’angle du concept qui lui est propre, l’intercréativité. Elle puise entre autres dans les théories littéraires de Gérard Genette l’idée que le jeu de rôle est une forme de “narration sans récit”, une littérature orale qui a cela de performatif qu’il n’y a aucun délai entre la création et la réception. Elle mentionne aussi le livre The Fantasy Role-Playing Game, A New Performing Art de Daniel Macquay, qui date de 2001, et dont le titre parle de lui-même.

EG. Côté GN on peut ajouter les articles d’Axelle Cazeneuve sur Larp-in-progress et de Lille Clairence sur Electro-GN. Non seulement on ne sort pas l’idée de notre culotte mais en plus on est carrément en retard, quoi…

Tu as noté, car tu es un lectorat attentif, que c’est la partie que nous avons qualifiée d’oeuvre éphémère, pas la fiction. Et c’est cette différence de focale (sur l’acte de jouer plutôt que sur le monde fictif évoqué) qui fait du jeu en performance une enclave particulière sur les vastes terres du jeu esthétique décrit par Thomas Munier.

 

Déminage second round

Revendiquer ses parties comme œuvres éphémères et considérer les joueuses comme performers, ça va, c’est massif côté melon-gros-comme-une-pastèque.

EG. En même temps, je ne te prends pas par surprise, j’ai toujours dit que je me voyais comme co-créatrice de mes parties et que je mettais la joueuse au centre. Je l’ai dit ou pas ?

Soulignons à ce stade qu’à aucun moment nous n’avons parlé de qualité ou de réussite. Une œuvre peut être ratée, inaboutie, cliché, banale ou sans autre ambition que d’être un honnête divertissement, peu importe. Produire une performance artistique n’implique pas qu’elle soit réussie, puissante ou bouleversante.

Et si l’on tient à parler de performance réussie, ou à juger de la qualité de la performance produite, à nous de poser nos critères (qui seront forcément subjectifs et personnels). A nous de les confronter à d’autres, de forger nos goûts et nos dégoûts, en commun ou chacun.e de son côté.

 

Jouer en performance

EG. Deuxième étape de la définition, nous lâche pas en route, on est même pas à mi-parcours.

Analyser toutes les parties comme des performances artistiques ne sera pas systématiquement pertinent, c’est avant tout une grille de lecture qui nous permet de mettre en lumière des aspects qui pour nous sont saillants dans nos parties, nos façons de jouer, les jeux que nous aimons.

Ce qui nous intéresse ici, c’est une façon de jouer qui met cette approche au centre. Nous appelons jouer en performance le fait de jouer en étant conscient de produire une performance artistique et agir en fonction de cela. Ajuster son jeu et son attitude pour jouer à destination d’une expérience commune, qui peut prendre une (grande) variété de formes d’une partie à l’autre, d’un jeu à l’autre, d’une table à l’autre.

Cette définition nous satisfait parce qu’elle est riche et concise, mais il va falloir l’unzipper un peu pour voir ce qu’elle implique. Le point capital, c’est que l’on performe : tous nos actes sont a priori importants. Cela implique la parole et donc les énoncés que nous produisons, bien sûr, mais aussi le ton sur lequel on parle, le choix du vocabulaire, les sourires et les soupirs… et pourquoi pas la façon dont on jette les dés, dont on utilise notre feuille, dont on s’asseoit, etc. On ne joue pas pour raconter une histoire, en cherchant à s’immerger dedans et en concentrant nos efforts pour qu’elle soit intéressante ou touchante ; on se performe en train d’agir dessus.

EG. Pour une joueuse par exemple, ce serait ne pas jouer « à fond dans mon perso » ou « en mode auteur, brainstorm de scénaristes » mais en « s’investissant dans la recherche d’une vibration commune ». Ou, côté MJ, ça serait ce MJ de Cthulhu pour qui la façon de poser les livres et déplier l’écran, c’est déjà de la mise en scène. Le mec pour qui la façon de se placer en bout de table ou se lever pour surplomber les joueuses, la façon de lancer ou couper la musique, de jouer sur les silences ou l’accélération de son débit, sert à produire des effets et du sens dans la partie en cours.

La place du meta

Dans cette définition, jouer en performance c’est donc avant tout ne rien laisser au hasard et réinvestir tous les canaux de communication dont nous disposons. Le métajeu n’est plus une strate annexe que nous utilisons pour nous mettre d’accord et nous donner une direction, dont une trop grande utilisation serait parasite, mais un support pour communiquer et jouer au même titre que la fiction.

EG. On peut jouer avec le méta, que ce soit par des commentaires, en déchirant/agrafant sa feuille de personnage, etc. Mais à l’inverse la fiction permet de communiquer un méta particulier, celui nécessaire à la co-création. Pour évoquer un exemple rapide ici, si on est à deux doigts d’un lancer de dés en PvP entre un joueur et moi-même et que je prends le temps de décrire comment mon PJ resserre ses doigts sur sa hache, et que lui prend le temps de décrire la façon dont il lève son arme… nous utilisons la fiction pour communiquer (est-ce que tu as compris qu’on allait au conflit ? est-ce que c’est ok ? est-ce que tu veux prendre l’initiative ?). Même quand le méta n’est pas dit, il grouille sous la fiction.

Bref, contrairement à nombre de pratiques rôlistes qui posent le méta comme bruit blanc ou affaiblissement de la fiction, à subir ou à bannir, dans le jeu en performance on considère que c’est quelque chose qui appartient totalement au media, à utiliser au service de la partie.

Il existe encore une zone de hors-jeu mais elle ne se superpose pas à la zone “non-fiction”. La distinction jeu/métajeu perd sa pertinence au profit de performatif/non-performatif, et c’est seulement ce qui est non-performatif qu’on essaye de gommer.

Parce que jouer en performance peut être perturbant, difficile voir épuisant, il faut quand même reconnaître qu’on se retrouve par moments à sortir de la performance, par exemple quand on se retrouve dans le besoin de clarifier un point de règle.

On joue deux rôles

Un corollaire de ce changement dans la délimitation du jeu et du hors-jeu, c’est l’idée de “jouer la joueuse” (évoquée par Thomas Munier par ici).

EG. A une table, selon le contexte, il m’arrive de surjouer la débutante qui ne comprend rien aux règles, ou de pousser les curseurs de l’enthousiasme. Je peux adopter sciemment une attitude à contre-emploi (me poser comme joueuse tactique à Dragonfly motel et abattre mes petits papiers comme un deck de Magic) ou au contraire en phase avec l’expérience (“ça va, on n’est pas chez les narrativistes”, la phrase que j’aime balancer quand je joue OSR).

kF. J’ai d’ailleurs ce souvenir fort d’une partie d’Ecorce, le jeu OSR de Thomas Munier dans l’enfer forestier de Millevaux. Je venais de réussir un jet d’attaque contre une horreur immonde – sorte de boss de la séance – et plutôt que d’infliger des dégâts, j’ai voulu utiliser un joker du jeu pour relancer mon jet. Parce que “non mais une saleté comme ça, il faut au moins un coup critique pour l’abattre”. En tant que joueur, cette décision de relance allait contre l’intérêt de mon personnage : si je n’avais rien dit le jet d’attaque était réussi et j’aurais pu terrasser la créature sans difficulté supplémentaire. Mais dans le rôle de joueur d’OSR que j’endossais, c’est comme si j’utilisais une grande connaissance sur l’univers pour déduire que la meilleure chose à faire était de relancer. A ce moment-là, mon plaisir de jeu venait donc avant tout du fait d’incarner un joueur d’OSR, de performer une forme de jeu de rôle.

 

Fin de la première mi-temps

Voilà pour ce qui est de la définition. Jouer en performance, au sens large, c’est donc performer consciemment en jeu de rôle, et chercher à maintenir de bout en bout cet état où tout importe.

Sauf que dit comme ça, le machin recouvre tout plein de choses différentes (dont on n’a même pas idée) et que ce qui nous intéresse nous dans le jeu en performance c’est un territoire plus délimité que ça, à l’intersection :
– de la recherche d’une vibration commune ;
– de l’engagement ;
– de l’exigence utilisée comme résistance.

Lâche-nous pas, on y vient.

 

crédits réflexions : Valentin T.

crédits photo : Marco Bernardini (CC BY-NC-SA 2.0)

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