Mon exigence comme résistance

kF et moi avions évoqué mon exigence comme une résistance dans les premiers billets du jeu en performance, comme un ingrédient à ajouter à la définition initiale.

Il se trouve que cette notion est revenue plus récemment dans deux podcasts de La Cellule, notamment, l’un consacré à La Clé des Nuages (je t’ai dit que j’adorais ce jeu ? je te l’ai dit ou pas ?) et l’autre consacré totalement au JEP.

Au passage, je trouve hyper intéressant d’entendre nos théories nous revenir en écho, avec une jolie curiosité et une vraie prévenance de la part des intervenants envers un paradigme auquel ils n’adhèrent pas personnellement. Merci à eux pour ce ping-pong qui m’est extrêmement fertile et qui me donne l’occasion de repréciser certains points sur lesquels nous étions peut-être passés un peu rapidement.

Entre autres, cette question d’exigence et de résistance.

 

Tout est vrai mais…

A l’écoute des podcasts, mon exigence peut apparaître comme une contrainte que je choisis consciemment de m’imposer pour m’auto-challenger.

Et c’est effectivement ce qu’on fait sur certaines parties, les intervenants ont raison sur ce point. On empile sciemment des contraintes ou on vire des gardes-fous pour le plaisir de voir si on peut jouer ça, ou si ça va crasher ou pas.

Typiquement, dans une partie récente, nous nous sommes amusés à mixer les règles de base d’Inflorenza, le dispositif de Six personnages en quête d’auteur, Die Hard et l’univers de Millevaux.  Là ok, on jouait clairement sous contraintes WTF et il y a un plaisir très particulier là-dedans. Ce qui me laisse entrevoir, comme les intervenants des podcasts l’évoquent à plusieurs reprises, qu’on a encore à creuser sur les liens probables entre JEP et les questions d’amélioration de son jeu de joueuse et de sortie de zone de confort.

Mais j’y reviendrai plus tard, parce que mon point aujourd’hui est que justement tout ça est vrai mais ça n’est pas exactement ce dont je veux parler quand j’évoque « mon exigence comme une résistance ». Je veux parler d’une tension bien plus émergente et organique.

Reprise et consolidation des fondamentaux.

 

Un complément au principe de Czege

Le principe de Czege avait été posé plus ou moins en ces termes : Si une joueuse invente puis surmonte en même temps les obstacles que rencontre son personnage, alors ce n’est pas intéressant.

Ce principe a largement irrigué diverses réflexions sur le partage de la narration et apparaît tout à fait pertinent dans une pratique où les joueuses jouent pour défendre les intérêts de leur personnage. Mais nous ne jouons pas forcément dans cette posture-là ni pour cet enjeu-là, que ce soit à l’échelle d’une scène, d’une partie ou de toute une pratique.

Pour prendre un exemple basique, prenons un jeu façon film d’action, au hasard Mexican Death Trip (à paraître). Le jeu prévoit une scène de générique pour présenter les persos. On envoie la musique et je décris mon bonhomme franchissant un canyon à moto propulsé par le souffle d’une explosion en arrière-plan, et son nom qui prend feu à l’écran. Je ne joue pas cette scène précise pour savoir s’il va franchir l’obstacle ou non, et il ne viendrait pas à l’idée d’un MJ de reprendre la main sur la narration pour que je m’y confronte vraiment ou de me demander un jet de dé pour voir ce qui va se passer.

Ce qui amène kF à compléter joliment le principe de Czege en : Si une joueuse invente puis surmonte en même temps les obstacles que rencontre son personnage, alors le dépassement de ces obstacles ne constitue pas un enjeu pour la joueuse.

Dans cette reformulation, il ne s’agit pas exactement de trouver de la tension à décider soi-même de ses propres obstacles dans la fiction (je pose un canyon en travers de la route de mon bonhomme et BIM je dis qu’il arrive à le traverser…) mais de se focaliser sur d’autres enjeux que de faire surmonter des obstacles à notre personnage.

Je me permets de souligner que « mon exigence comme une résistance » ne remplace pas le principe de Czege, mais elle le complète quand franchir l’obstacle n’est pas vraiment ce qui m’intéresse.

Parfois, c’est juste à l’échelle d’une scène ou d’un dialogue : si j’envoie mon bonhomme engueuler un autre personnage, je ne cherche pas forcément à prendre l’ascendant ou à remporter le conflit. Parfois je veux mettre en scène une tension dans leur relation, je veux acter qu’il est en colère, je veux faire monter la pression à la table, etc.

Parfois c’est à l’échelle de toute une partie. C’est notamment mon gros plaisir dans Fiasco où les parties suivent un déroulé assez prescrit qui n’invite pas vraiment à jouer pour surmonter les obstacles mais pour s’y vautrer en beauté : monter une grosse embrouille pendant deux tours de jeu, tirer le twist aux dés, faire péter la piñata des emmerdes pendant deux tours de jeu, et conclure par un épilogue au fond du trou.

 

Des enjeux de forme

Pour revenir à mon générique, quand je joue cette scène pour présenter mon Machete de service, on peut se contenter de prendre note des informations qu’elle contient : « ça c’est mon bonhomme, il fait de la moto et il est balèze, voilà ». Le reste étant du fluff, au mieux un bonus pour l’ambiance au pire de la frime pas très intéressante. Je précise que je considère ce point de vue comme tout à fait valable, même si je ne le partage pas.

En réalité, quand je joue cette scène, je me confronte à des enjeux qui génèrent une certaine tension pour moi. Faire coller ma description à la musique (temps limité, rythme imposé), mobiliser les codes du film d’action, présenter mon bonhomme de façon claire et efficace, produire quelque chose de chouette pour les autres… Ce sont essentiellement des considérations de forme : est-ce que je vais être comprise ? est-ce que ce que je fais rentre bien dans le ton de la partie qu’on veut jouer ensemble ? est-ce que je vais en être fière ?

Ces questions de forme pourraient sembler des critères très esthétiques à première vue, mais pour moi elles traduisent en même temps des enjeux que j’attribue à l’atome social de Thomas Munier : est-ce qu’on se comprend ? est-ce qu’on pense à la même chose ? est-ce qu’on se reconnaît dans les mêmes codes ? est-ce qu’on se construit une complicité ?

Pour reprendre l’exemple de Fiasco, je constate que plus on y joue à ma table, plus on a tendance à faire des cuts une fois l’obstacle posé et reprendre la narration quand nos persos s’en sont sortis (rarement en bon état). Ce fonctionnement nous permet de savourer ensemble ce que ça suggère d’emmerdes dans l’ellipse, sans se le dire. On a laissé Jimmy ligotté au-dessus du bassin des crocos par Boss Georges qui veut récupérer son fric, on le retrouve trois heures plus tard effondré devant une Guiness, les cheveux trempés et les vêtements en lambeaux.

 

Des critères à relativiser

Ce qui m’amène à insister sur cette question de critères, parce que je sais que le mot « exigence » peut sembler lourd de pression et de jugement… on peut se permettre de relativiser. Je soupçonne que le mot recouvre en réalité tout un tas de contraintes implicites que je ne sais pas identifier. C’est du fourre-tout assez flou, qui dépend énormément de mes attentes pour la partie. Et devine quoi ? Je n’en attends pas toujours du beau, du somptueux ou du subtil.

Si je m’assois avec des inconnues à une table, ce que j’appelle « mon exigence » sera surtout orientée vers la qualité de la rencontre, peu importe la fiction. Est-ce qu’on partage des trucs ? Est-ce qu’on arrive à se mettre sur la même longueur d’onde ? Qu’est-ce qu’elles vont penser de ce que je fais ? Comment elles vont jouer ?

Si on me propose une partie bières et bretzels, ce que j’appelle mon exigence ira se loger dans la façon dont je me fonds dans l’ambiance et dont j’arrive à jouer avec les codes (festival de clichés, blagues pourries, petite sculpture de bretzels empilés sur ma feuille de perso…). Là non plus, je ne m’intéresse pas vraiment à la beauté produite.

Bref, comme pour tout le monde, j’imagine, mon exigence s’indexe sur ce qu’on m’a promis pour la partie à venir, ce que j’en ai compris et ce que j’en attends. Et la question de ce que je peux me permettre d’attendre ou pas d’une partie, c’est presque un apprentissage en soi.

Pour finir de relativiser, personnellement je ne cherche pas à produire une fiction cinématographique ou littéraire léchée et aboutie, ni à vivre une immersion totale dans un univers virtuel. Je cherche avant tout à partager un moment qui nous touche. Qu’on jubile à dire des bêtises ou qu’on s’émeuve à dire de belles choses, finalement ça compte pareil, selon l’humeur du moment.

 

Viscéral, implicite, non-contrôlé

Parler d’enjeux de forme peut laisser entendre que je joue de façon artificielle, axée sur le pastiche, le cliché ou la poésie intello. Je trouverais dommage d’oublier que je cherche moi aussi une certaine sincérité et spontanéité quand je joue.

Je l’ai beaucoup répété sur le blog à une époque, mais ce que je bricole ici en terme de décorticage et de nœuds au cerveau, je ne le fais pas pendant les parties. Quand je joue, je joue. Mais voilà, il y a des contraintes qui s’imposent d’elles-mêmes, qui montent de mon ventre et qui ne me demandent pas la permission.

Ce que j’appelle « mon exigence comme résistance », c’est une conscience feutrée et permanente de ma façon de jouer et de la façon dont je participe à la partie, qui fait pression sur mes impulsions et sur mes choix de joueuse en jeu.

Pour prendre l’exemple de la partie de La Clé des nuages décrite dans le podcast de La Cellule, Vivien raconte que son Mage qui maîtrise les vents s’est envolé directement au sommet de la Tour pour éviter l’épreuve de l’escalier monumental. La cohérence du personnage l’y invite, c’est un Mage qui maîtrise les vents et qui se retrouve devant un immense escalier. Le jeu l’y autorise, il peut dire ce qu’il veut. C’est un coup tout à fait possible, logique, crédible pour le joueur, qui serait pertinent dans beaucoup de contextes rôlistes.

Sauf que le but d’une partie de La Clé des nuages n’est pas de franchir des obstacles mais de raconter ensemble quelque chose de la quête du Mage (qu’est-ce que l’épreuve signifie pour lui, qu’est-ce qu’il vient chercher, qu’est-ce qu’il comprend des ruines)… bref de créer du sens à deux. Dans le podcast, Vivien souligne qu’au final ce coup n’était pas satisfaisant. Mon exigence comme résistance, c’est l’anticipation de cette insatisfaction qui l’empêcherait de jouer ce coup-là.

Attention, ici le jeu prend tellement à contre-pieds certaines logiques rôlistes qu’il faut à mon avis expérimenter ce loupé-là au moins une fois pour piger le truc. Parce que cette exigence s’alimente de mon expérience : ce que j’ai déjà pu constater comme effets produits quand je joue ou que d’autres jouent, ce que je peux anticiper vu le contexte (ou pas).

 

Comment ça résiste

Je vois trois grandes façons dont mon exigence me contraint en jeu, de façon plus ou moins fertile.

Invisibiliser des portes

L’idée ne me vient même pas à l’esprit : l’Image me propose un escalier monumental et je vais me concentrer là-dessus sans penser une seconde que je pourrais faire s’envoler mon Mage loin de là. Le coup n’ayant à mes yeux pas de sens dans le cadre de la partie, je n’y pense pas.

Il y a une résistance dans la façon dont mon exigence restreint a priori l’amplitude ce que je peux imaginer jouer ou pas.

Refermer des portes

L’idée me vient mais je l’écarte parce qu’elle ne me paraît pas intéressante dans le contexte, pour quelque raison que ce soit. Je pourrais trouver ça trop cru, trop facile, pas si crédible… alors je cherche autre chose à jouer ailleurs. Et si je veux faire ça bien, j’en profite au passage pour justifier le fait que la première idée n’ait pas été jouée.

Le Mage sait que l’épreuve est une épreuve d’humilité et pas de pouvoir, il gravit cet escalier pieds nus pendant la durée de toute une vie avant d’atteindre enfin le sommet. (et qu’est-ce que tu t’attends à y trouver ?)

Il y a une résistance dans la façon dont mon exigence fait pression pour que je ne joue pas un coup évident et m’oblige à chercher ailleurs une idée qui me satisferait.

Forcer des portes

Écarter l’idée me paraît encore moins pertinent que de la jouer, ou alors j’ai vraiment envie de la jouer même si j’ai une alarme interne qui dit « t’es sûre ? je le sens pas, là ». Du coup je dois fournir des efforts pour la rendre acceptable à mes propres yeux.

Le Mage s’envole vers le sommet de la Tour, mais c’est comme si elle s’éloignait sous ses pieds au fur et à mesure qu’il s’élève. Pris d’un vertige il comprend qu’il a pêché par prétention, que l’épreuve n’est pas ce qu’il pensait. Alors il accepte de chuter… jusqu’à tomber au sommet. (et qu’est-ce que tu t’attends à trouver?)

Il y a une résistance dans la façon dont je dois manœuvrer pour dire ce que je veux dire (ou arriver là ou je veux arriver) sans franchir la ligne de mon auto-censure.

 

Prise de risque et écran bleu

Je comprends qu’on soit très sceptique sur la coolitude du concept. J’avoue que le machin, des fois, il m’empêche de jouer, me bloque dans des impasses ou me paume dans la pampa :

  • si les possibilités sont toutes filtrées en amont, sans que je puisse même en choisir une moins décevante que les autres… je suis devant un écran bleu, je ne sais pas quoi faire ni quoi dire ;
  • ça peut me poser problème dans des parties plus classiques où on s’attendrait à ce que la cohérence de mon personnage s’impose malgré tout, le jeu ou le MJ se chargeant de filtrer ce qui sort du cadre ;
  • si je n’ai pas compris le cadre de la partie, ou que chaque joueuse part dans des directions différentes, je tourne à vide comme une boussole sans aiguille, je n’ai pas cette pression interne pour me canaliser dans un sens ou dans l’autre.

Alors quel intérêt ? D’une part, ce n’est pas quelque chose que je contrôle réellement, donc autant faire avec. Et une fois qu’on l’accepte, c’est un peu comme les règles d’un jeu, ça participe à la structure de ma partie. Ça me pose des contraintes, qui peuvent être fertiles ou pénibles selon les contextes, qui peuvent joliment compléter les mécaniques d’un jeu ou au contraire entrer en contradiction avec elles.

Le plaisir vient de la façon dont j’entre en bras de fer avec cette résistance. Quand je tente quelque chose que je n’ai jamais essayé ou pour laquelle j’ai des doutes sur le résultat, j’éprouve le frisson d’une prise de risque comme pour un jet de dés. Le quelque chose, ça peut être n’importe quoi : une micro-ellipse à la volée, une déclaration d’amour (moi qui ne sais pas jouer ça), une entrée fracassante de mon bonhomme pendant la scène de quelqu’un d’autre… Ça peut passer ou ça peut casser, j’ai une vraie tension entre l’envie de le faire et l’appréhension de ce que ça va produire comme effet à la table, comment les autres vont le prendre et y réagir.

La grande question n’étant pas est-ce qu’ils ou elles vont trouver ça classe ? mais est-ce qu’ils ou elles vont comprendre ce que j’essaye de faire ?

 

Conclusion

Tout ça pour décrire un fonctionnement interne sur lequel je n’ai en réalité pas de recul quand je joue. Je ne peux y réfléchir qu’en débrief ou entre les parties pour tenter de l’apprivoiser, d’ajuster les curseurs, de coordonner ce que je peux attendre de la partie en fonction de ce qu’en attendent les autres. Il y aurait encore pas mal à creuser du côté de la marge de manoeuvre que j’ai là-dedans, et de la satisfaction qu’on peut avoir à repousser les murs.

A suivre.

 

crédit photo : Pulpolux !!! (CC BY-NC 2.0)

 

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3 responses to “Mon exigence comme résistance

  • Pierre

    Après écoute de la Cellule, je me demandais si cette exigence comme résistance était conscient (en mode défi, si on jouait un GN autour d’une table :) ) ou si c’était inconscient dans le JEP, et on dirait bien que c’est un peu les deux – parfois ça sera une contrainte mindfuck autour de la table, parfois tu joueras « à la manière de… », mais est-ce que ça t’arrive de te poser autour d’une table de jeu, sans a priori sur la façon dont tu joueras, et de te lever à la fin sans y avoir réfléchi ?
    —–
    Est-ce que parfois tu t’assois à une table sans a priori, sans savoir si tu vas chercher à produire une performance particulière, en te laissant guider par la table et tes instincts, ou bien est-ce que ce souci de la performance va systématiquement, consciemment, te donner un angle pour aborder la partie ?

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    • Eugénie

      « Performance » dans ma bouche ça veut dire « partie » (plus ou moins). Du coup, je ne peux pas m’asseoir à une table sans penser que je vais produire une partie, même si je n’ai aucune idée de quelle allure elle aura.

      Et j’ai l’impression que malgré ça je joue quand même « à l’instinct » la plupart du temps.

      Du coup je suis bien embêtée pour te répondre… je suis désolée.

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  • Pierre

    Ne sois pas désolée, tu ne bottes pas en touche :)
    On a tous du mal à placer des mots sur notre activité, et en plus on a besoin de s’assurer qu’on a des mots en commun – et je ne sais pas si c’est le cas, pour moi, performance (dans ce contexte) je le voyais comme synonyme de représentation, jouer dans le but de produire un effet sur les autres, mais je ne suis pas si sûr que ce soit le bon mot.

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