Figures de style 2

Je finissais le dernier billet sur ce constat : les figures de style qui m’intéressent sont celles qui apportent une surprise, un décalage ou une originalité, et qui brisent un attendu. Or, il y a souvent des raisons à ces attendus, de la même manière qu’il y a une raison aux règles de grammaire.

De la faute de grammaire à la figure de style

Parmi les figures de style, moi j’aime bien l’anacoluthe, et pas seulement parce que c’est un nom rigolo. Mais c’est le genre de figure qui illustre bien ce que je recherche en ce moment en JDR.

L’anacoluthe (ou anacoluthon) est une rupture dans la construction syntaxique d’une phrase. Il peut s’agir soit d’une maladresse de style soit d’une figure de style qui prend alors délibérément des libertés avec la logique et la syntaxe pour sortir des constructions habituelles du discours écrit ou parlé. Toute anacoluthe produit une perturbation de la compréhension immédiate. [bon là wikipedia s’emballe, parce qu’il y a des constructions carrément pétées qui passent crème à force d’être utilisées dans le langage courant, mais je vais pas te refaire le coucher de soleil].
En tant que faute de construction de la phrase, l’anacoluthe se caractérise par une rupture logique dans le propos, une ambiguïté involontaire sans bénéfice stylistique.
En tant qu’audace de style, l’anacoluthe peut se justifier par une formulation inattendue mais puissante. Ce procédé est alors surtout l’apanage de la poésie ou d’un ouvrage à prétention poétique s’autorisant des licences.

Merci wikipedia, c’est exactement mon point.

Pour prendre un exemple de faute de grammaire, on m’a appris que si je dis En passant dans la rue, un chien m’a aboyé dessus pour raconter ma promenade du dimanche, et ben c’est pas clair qui c’est qui passe… enfin la grammaire dit « c’est le chien », et ma promenade dominicale dit « euh non, c’est moi ». Bref, confusion.

Si je veux dire que je passais dans la rue, il faut que « je » sois sujet du verbe conjugué de la proposition principale. Genre : En passant dans la rue, je me suis fait aboyer dessus par un chien (paye ta poésie, Eugénie).

Du coup, quand un mec débarque pour faire youyou-je-respecte-pas-la-règle-et-je-te-colle-deux-sujets-différents-si-je-veux, et qu’en plus tout le monde trouve ça classe, j’ai tendance à crier à l’injustice.

L’exemple de mon cours de français, c’était le poème L’Albatros de Baudelaire et notamment ces vers : Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Alors pourquoi quand moi je passe dans la rue c’est le bordel, et quand Baudelaire le fait, on appelle ça une anacoluthe ?

Probablement parce qu’il y a un contexte qui fait que ça passe et une façon de tourner la « faute » qui annule le risque de confusion. Je suis pas prof de français mais à vue de nez, j’ai deux trois supputations sur le comment :
– l’oiseau/le poète est le sujet principal de tout le poème, donc bon ok il ne sort pas de nulle part ;
– le poète/l’oiseau est aussi le sujet du verbe marcher présent dans la 2e proposition ;
Exilé est masculin singulier, Ses ailes est féminin pluriel ;
– des ailes exilées, ça n’aurait pas de sens dans le contexte…

Bref, c’est bordé, il y a peu de risques qu’on se mélange. Du coup, certes la règle n’est pas fondamentalement respectée, mais l’effet négatif qu’elle devait empêcher ne se produit pas. Donc à part pour un grammairiste radicalisé, la règle perd beaucoup de sa raison d’être dans ce cas-là. D’où le ça passe.

La faute de jeu

La transposition en JDR demanderait d’identifier des « fautes » de jeu, des gestes ou des enchaînements qui ne se font pas, et des situations où vazy ça passe.

C’est l’occasion d’évoquer l’excellent article de Felondra sur les fautes d’impro. Je t’invite à tout lire, ça vaut le jus, et en plus il en tire un outil technique de qualité à importer à ta table et à faire à ta main, des signes gestuels  (faut scroller un peu, mais le début est super intéressant aussi). Juste parfait.

Je prends un peu le temps de développer sur la notion de faute, parce qu’elle me paraît importante, même si je sais bien que le terme crispe les rôlistes. A chaque fois que j’ai vu évoquer les fautes d’impro en Jidérie, j’ai eu le sentiment que le débat se braquait instantanément sur les questions de « qui décrète ce qu’est une faute », « qui siffle la faute », et « est-ce qu’on va me dire que je suis nul »… Ce qui n’est pas inintéressant, mais nous fait passer à mon avis largement à côté de l’intérêt de la chose.

D’abord, des fautes de jeu en JDR ça existe déjà, c’est juste que les rôlistes appellent ça autrement, genre anti-jeu ou tu-peux-pas-faire-ça. Par exemple, s’emparer d’un PNJ à la volée alors qu’on est dans un dispositif avec MJ (outrepasser sa zone de responsabilité), tuer sciemment un innocent alors qu’on joue loyal bon (briser le lien entre la feuille de perso et les actes du perso), dire « non en fait je fais pas ça »  alors qu’on en joue les conséquences depuis 20min (revenir sur l’accord tacite sur la fiction), etc.

Je remarque que ces fautes « traditionnelles » peuvent être signalées par à peu près n’importe qui à la table, parce que leur transgression choque tout le monde. Si je suis une débutante, on va probablement prendre le temps de m’expliquer mon erreur. Si je n’ai pas cette excuse, on va probablement me la signaler, avec un agacement croissant si je continue de la commettre.

Les fautes d’impro c’est exactement ce genre de réflexe mais avec un focus sur des aspects qu’on regarde moins souvent en JDR : ceux de l’échange et du roleplay. Par exemple, si une joueuse remet en question chaque partie du plan sans faire d’autre proposition, ou si elle insiste pour développer point par point les raisons qui l’ont poussée à prendre une décision dans un moment où la scène devrait accélérer, c’est un retard de jeu par exemple. Ça me crispe à peu près autant que je crispe certains MJ quand je leur chourave leur PNJ sans prévenir en cours de partie.

La conscience de la grammaire

Je tiens à préciser que les fautes d’impro concernent la façon dont on joue, pas le contenu de la fiction. Un arbitre peut dire « attention ça patine dans la semoule » (en sifflant un retard de jeu) par exemple, mais jamais « un paladin ça ne se joue pas comme ça » ou « ton personnage n’aurait pas dû faire ceci ».

Je pense que le fait que les fautes de jeu soient intégrées dans la culture du match d’impro (explicitées dans un règlement, pointées par des coaches et arbitres, expliquées, discutées, controversées…), ça produit une conscience aiguë de ce que nous faisons quand nous jouons. Tel effet positif ou négatif ne s’est pas produit par magie, ou parce que « c’est mon perso, c’est comme ça » ou « c’est ça le JDR », mais parce que j’ai joué d’une certaine façon alors que j’aurais pu faire autrement (on peut toujours faire autrement).

Revenons à la table avec un exemple rôliste : deux joueuses sont au milieu d’un dialogue entre leurs PJ, et je dis « mon perso entre dans la pièce ». Certes, dans la fiction, mon personnage entre dans la pièce. Mais en terme de jeu à la table, je prends la parole, j’interromps un échange à deux, j’apporte un élément. Et en plus, je le fais dans un certain contexte, plus large que « est-ce que c’est logique pour mon personnage de débouler comme ça ».

Peut-être que cette entrée de mon personnage est hyper bien vue, parce que je m’insère dans un silence, je décuple une tension, l’élément que j’apporte est déclencheur de quelque chose, etc.

Mais peut-être que ce que je fais n’est pas approprié :

  • j’ai coupé la parole à quelqu’un, ou je les ai à peine laissées commencer leur scène alors que j’avais parlé non-stop pendant les 20 min précédentes (faute de rudesse)
  • l’interruption empêche une révélation intime qui était sur le point de sortir (faute de retard de jeu)
  • mon personnage ne peut pas être là, ou était en fait déjà là (faute de confusion)

Dans ces cas-là, jouer autrement aurait pu être « s’abstenir », « écouter », « choisir un autre moment », « demander la permission d’entrer en scène » (via un signe gestuel de Felondra ?), etc.

Peu importe qu’il y ait quelqu’un ou pas pour siffler la faute, le geste a produit l’effet.

La question qui se pose alors ça serait : est-ce que cet effet est ordinaire et accepté par la table ? Ou est-ce qu’on se dit simplement que ce moment-là était « un peu frustrant », ou « un peu mou », ou que « le perso d’Eugénie est trop hyperactif » ? Ou est-ce qu’on vient d’assister à quelque chose « qui ne se fait pas » ?

Je sais où moi je me place sur cette question, mais je reconnais que toutes les réponses sont valables. En l’absence d’Académie française de Jeu de rôle et d’une atroce transmission par la dictée, le Bled et autres souvenirs scolaires heureux, je me dis que notre langue rôliste est encore en construction et que des grammaires co-existent, entre cultures rôlistes au pluriel, habitudes de tables et règles de jeux, et… fautes d’impro.

Vazy ça passe

Pour revenir à mon anacoluthe : comment je passe de la faute (rôliste ou d’impro) à la figure de style ? De la maladresse à l’effet waouh ?

J’ai l’impression que c’est une question d’adéquation entre le contexte et l’intention : est-ce que dans ce contexte (cet instant, cette situation, ce jeu, cette table), mon geste rôliste a du sens ? Est-ce qu’il me permets d’exprimer quelque chose qui fait sens pour les autres ?

Dans sa conférence à Orc’Idée, Julien Pouard évoque l’intention quand on utilise un geste rôliste à contre-emploi. Il prend pour exemple le fait d’utiliser un langage châtié dans un groupe de PJ des bas-fonds. Or, il ne suffit pas d’avoir l’intention de montrer une singularité de mon personnage, il faut que la table comprenne et accepte mon intention. Si on m’interrompt pour m’expliquer qu’on est à Shadowrun et que les mecs ils parlent pas comme ça, c’est raté, et mon effet de style redevient faute.

Au contraire, peut-être que je n’ai pas fait exprès de m’écarter du code. Peut-être que j’aime bien parler précieux peu importe l’univers, je n’ai pas pris l’ambiance du jeu en compte, je n’ai pas présenté mon perso comme un excentrique, etc. Mais si les autres joueuses en font des caisses sur le décalage entre leurs PJ et le mien, en faisant de son langage une anomalie dans son environnement, ce sont elles qui font en sorte que ça passe.

Au fond, la différence entre la faute et la figure de style, c’est l’effet produit et la façon dont il va être apprécié par la table. J’en déduis que l’intention, la faute et l’effet sont partagés, que la figure de style appartient autant à la joueuse qui l’impulse qu’à celles qui la reçoivent et la valident (ou la transforment comme telle).

Résumé technique

Du coup, ce que je vois pour éviter de me faire réexpliquer les règles du jeu, le canon esthétique ou le JDR en général quand je tente un effet stylé, ça reste assez basique :

  • est-ce que je sens bien l’ambiance ? Il y a des tables où tu ne touches pas à la grammaire, d’autres au contraire où l’objectif est tout casser (Mafia Esthétique je te regarde) ; ou encore des fautes qu’on prend plaisir à tourner en dérision, d’autres qu’on ne peut vraiment pas approcher, selon les jeux, les joueuses, les soirs…
  • est-ce que les autres joueuses peuvent douter de ma conscience du code ? Si je commence par respecter la règle avant de m’en écarter et si je balise sur le décalage quand je m’en écarte, je donne des garanties que je n’ignore pas le code, que j’ai une intention.
  • est-ce que le sens produit est suffisamment intéressant pour qu’on me passe la faute ?
  • est-ce que les autres joueuses perçoivent que je suis en contrôle et pas en roue libre ? Je peux rassurer (en commentaire ou par mon attitude) sur le fait que ça va être court et ponctuel par exemple ; ou sur le fait que ne vais pas abuser de la transgression ou m’en servir aux dépens du fun des autres, du scénario ou de l’ambiance.

Et pour éviter de réexpliquer à une joueuse les règles du jeu ou le canon esthétique ou le JDR en général quand elle tente un geste rôliste inattendu :

  • accepter que ma grammaire puisse être bousculée ;
  • tenter la confiance plutôt que de partir du principe qu’elle fait n’importe quoi ;
  • réintégrer cet accroc dans le jeu, si c’est un accident : soit en jouant avec le décalage, soit en lui emboîtant le pas.

J’ajouterais, pour les deux côtés : est-ce que je suis prête à rétropédaler en souplesse à la moindre remarque ? (un rapide « pardon je ne le ferai plus » ou « pardon j’avais pas compris » par exemple). S’accrocher à sa bonne foi, que ce soit sur le bien-fondé de la grammaire ou l’intérêt de l’effet de style, ça ne débouche pas forcément sur de beaux moments de jeu.

Et je dois avouer, malgré ces jolies listes, que le fait de me lancer dans un truc casse-gueule sans avoir aucune idée de la réaction de mes camarades me procure une certaine intensité en jeu. Justement parce que je n’ose pas, mais en même temps ça m’intéresse trop pour que ça ne sorte pas… Ou encore, le fait de saisir une occasion au vol pour voir.

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2 responses to “Figures de style 2

  • Syrhil

    C’est à la fois très intéressant comme piste de réfléxion et embryonnaire (c’est normal, c’est le début).
    En effet, le timing et l’intelligence des joueurs autour de la table fait tout: pour reprendre la situation de la révélation interrompue (ou pas), j’assiste à une de mes tables à ce genre d’échanges (même que parfois, je n’y assiste pas, c’est dire si mes joueurs ont pris leur liberté): parfois, l’échange reste privé, et parfois, un joueur va dire « je toque à la porte », interrompant ladite révélation et c’est génial! On en peut plus, on veut savoir, mais voilà, quelqu’un est arrivé, sans forcément savoir ce qui ce disait, l’importance de la chose etc etc. ET autant si cela était systématique, ce serait lourd, autant, quand c’est au hasard des situationset des urgences et des agendas de chacun, c’est à la fois cohérent et dramatique.

    Le concept de figure de style rôliste est super, il faut le creuser.

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