C’est quoi le style d’une joueuse ?

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On ne va pas se mentir, ça sent le roussi. J’ai commencé ce blog avec des points techniques et précis, genre hé je contrôle tavu, et je me retrouve aujourd’hui jusqu’au cou dans la théorie fumeuse de propagande pro-joueuse… C’est simple, maintenant les camarades viennent le soir à la boutique, et dans l’arrière-salle on refait le monde en faisant tourner la ronéo.

Et je tiens aussi à préciser que je ne sais pas où je vais avec le sujet. J’hésite entre l’impression d’inventer l’eau tiède et celle d’être une poule devant un ouvre-boîte… Et pour être totalement honnête, j’ai aussi conscience d’être bien plus près de l’intime conviction que de l’analyse rationnelle.

A toi de trier, de t’emparer du sujet s’il t’intéresse, ou de m’aider à redresser là où ça penche.

Si ça c’est pas du teasing…

 

Eugénie, d’où tu sors cette question ?

En dehors des archétypes, des grandes catégories, des tribus dont on se revendique, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose de l’ordre du tabou à parler entre joueurs du jeu des uns et des autres, à se dire « j’ai remarqué que tu joues comme ci ou comme ça » sans que ça passe pour un jugement. J’ai moi-même eu du mal à briser cette glace-là avec les joueurs que je côtoie, alors qu’on peut échanger librement sur pas mal de sujets. C’était quelque part s’aventurer sur un terrain embarrassant, potentiellement blessant. J’ai aussi eu l’impression de ne pas avoir les mots pour le dire.

Je n’étais peut-être pas présente sur les bons réseaux, mais je me demande dans quelle mesure la notion de « style » serait plutôt réservée aux MJ (un style de maîtrise) et aux jeux (un style d’auteur) ? Pour relativiser cette remarque, je reconnais avoir quelques fois entendu parler du style des joueuses, dans le cadre d’Actual Play où la notion de casting et de public rend visibles les singularités des joueuses.

Mais on manque encore (ou je manque encore) d’outils pour partager ces considérations : une grille de lecture, des mots, un certain regard sur ce qui jusqu’ici m’était transparent.

Par exemple, je me suis demandé ce que je trouvais si intéressant dans le jeu d’un certain Best Gamer Number One de ma connaissance. Il m’a fallu deux campagnes de jeu avec lui pour enfin mettre le doigt dessus : il jouait l’impact. Et par conséquent, j’ai pu découvrir un manque dans mon propre jeu de joueuse.

 

Qu’est-ce que quoi le style ?

Ce que j’appelle ici le style d’une joueuse, c’est en gros le jeu qu’elle produit à la table, sa façon de jouer.

Et par jouer j’entends tout ce qui se passe à la table et qui est perceptible par les autres participants.

Il me semble que lorsqu’on évoque le style en jeu de rôle, on pense d’abord à la fiction produite, et donc aux deux outils qu’une joueuse a à sa disposition pour y contribuer  : son roleplay et les règles du jeu. Or, pour moi il y a autre chose autour. Jouer serait quelque chose de quasiment total, qui comprend aussi la façon dont une joueuse va prendre la parole, la place qu’elle occupe dans le groupe, le type d’échanges qu’elle produit, etc.

[Aparte ressource
Je t’invite au passage à jeter un oeil à cet excellent article de Julien Pouard, Le geste rôliste, qui découpe justement le jeu d’une joueuse en une succession de gestes et de tours de main dont on a peu conscience quand on les effectue. Il donne quelques exemples très bien vus, et il en reste encore à lister.]

Je précise aussi que j’écarte délibérément le jeu intérieur, la réception, l’immersion, pour m’intéresser à ce qui est accessible aux autres à la table, et donc susceptible de produire un effet.

Et ceci posé, arrive déjà la question qui picote :

 

Est-ce qu’on ne surestimerait pas notre capacité à faire varier notre jeu de joueuse ?

Je ne prétends pas qu’une joueuse produit toujours la même chose, mais il me semble qu’elle a lourdement tendance à produire de la même façon.

A une époque, quand j’étais jeune et influençable, j’ai tenu ce discours comme quoi jouer à différents jeux, s’ils étaient bien faits, nous permettait de jouer différemment. Aujourd’hui je voudrais amender cette affirmation et la préciser : il me semble qu’un jeu peut procurer effectivement des sensations différentes, éventuellement des types de fictions différentes, mais si on se focalise sur la façon de jouer de la joueuse, sur ce qu’elle produit comme jeu à la table, finalement, est-ce que les variations sont significatives ?

Je peux jouer une chienne de guerre impitoyable à Apocalypse World et une jeune alchimiste fragile sur les Sels de Millevaux : deux ambiances qui n’ont rien à voir, deux personnages radicalement différents, avec une façon de parler différente, une position sociale différente dans l’univers, des types d’action différentes (un rodéo sur un toit de bagnole accrochée à une ceinture vs broder une robe de mariée au fond d’un atelier de couture).

Mais il reste des tendances lourdes dans ma façon de jouer : un rapport particulier à l’innocence et à sa perte, une position de « tampon » dans le trio de joueurs (et de personnages), une façon de mettre les pieds dans le plat dans les interactions (lâcher la mauvaise info au mauvais moment, ou poser la question qui fâche), une façon de diriger mon PJ droit sur les épines quand je les perçois, etc. Même ma voix, que j’arrive à modifier un peu pour faire parler mon personnage, ne varie pas quand je décris ses actions ou quand je m’adresse aux autres joueurs. Mon vocabulaire change quand j’y pense, autant dire pas tout le temps, surtout pas pendant 4h. Mes commentaires sont une constante, mes réactions de joueuse-spectatrice aussi.

Bref. Leçon d’humilité pour la jeune Eugénie. Leçon d’autant plus flagrante que ces deux campagnes ont été enregistrées, et qu’écouter les parties a posteriori me permet justement d’avoir accès à ce que je donne à voir aux autres à la table. Et de constater qu’il y a un monde entre ce que je pense produire et ce que je produis réellement.

Je comprends mieux les « Ah bon t’étais pas dedans ? Moi je t’ai trouvée bien » qui peuvent arriver en débrief. Non pas que les autres se désintéressent de mon ressenti pendant le jeu, mais ma façon de jouer ne bouge finalement pas énormément, pour leur point de vue, entre une partie où je me sentais en phase et une partie où j’étais à côté de mes pompes.

Je peux prendre cette leçon à titre individuel et l’attribuer à mon manque d’adaptabilité. C’est juste, et j’en prends note.

Mais je peux aussi penser que mon jeu de joueuse existe indépendamment des tables et des jeux auxquels je joue. C’est ce que j’appelle mon style.

Ou comment passer de l’humilité à la joueuse-pride.

 

crédits réflexions et désaccords : Julien Pouard, Vivien Féasson, Julien Epiphanie, mass

crédit photo : OliBac (CC BY 2.0)

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14 responses to “C’est quoi le style d’une joueuse ?

  • Vio

    Grâce à cet article, je viens de comprendre le vague malaise que j’avais avec mon dernier personnage : il n’y a pas mon style, ces « lignes directrices » qui ne se voient pas directement sur le perso mais qui sont bien présentes dans ton jeu tout de même. J’aime bien ta manière d’analyser, ça nous pousse à réfléchir sur ce qu’on fait ^^

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  • Thy

    Il y a forcement une marque de fabrique dans notre vécu et rendu de joueuse(joueur). Dépasser ce rendu est possible, voir extrêmement plaisant niveau challenge.
    Méfiance quand est revendiquée la joueuse-pride ! C’est en invoquant le style de jeu qu’est induite une attente de la part des personnes autour de la table !
    Un fan presque anonyme :
    Thy : ex -1001 action en un round,
    ex – t’as encore fait ton Thy.

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  • Le poil qui gratte

    J’ai l’impression que quand tu occultes une partie de ce qui représente un style de jeu. Je rappelle, pour jouer à pas mal de table dans des milieux très différents, que le role play est une pratique marginale dans le jdr et pas ouverte à tous (ambiance non adaptée, complexe, timidité, fatigue, …). A mon sens, un style de jeu est qualifié par le role play (joué de différentes manières suivant les individus) mais il l’est aussi par les actions que l’on donne à son personnage. Un personnage est donc défini par son interprétation et également par ses actes (les actes contre la parole). Et soyons franc faire du role play le soir pendant 4 heures après un journée de taf, c’est pas donné à tout le monde, même avec un passif théâtral.

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    • Eugénie

      Pardon, je me suis mal exprimée si à la lecture on entend « roleplay » quand je parle de style. Je voulais parler d' »échanges », de tout ce que je fais ou dis à la table, et de la façon dont je le fais ou je le dis. Et je suis d’accord avec toi que ça déborde largement du roleplay.

      Pour prendre un exemple basique, mon choix de faire avancer mon personnage dans un contexte donné, plutôt que le faire reculer ou rester sur place, ça peut faire partie de mon style (le genre de décision typique que je peux prendre).

      La façon dont je décris ses actes pour qu’ils se produisent, pour moi ça fait partie du style aussi : « j’avance », « j’avance très prudemment, en portant la torche assez haut », « j’avance avec la trouille au ventre, je déteste ces couloirs », « ok j’y vais, mais à un moment je me retourne et je chuchote : pourquoi c’est toujours moi qui passe devant ? » etc.

      Je considère même que la façon dont je prends la parole pour le dire, ça en fait partie : si je parle d’autorité pour placer mon action, si j’attends qu’on me demande « et toi qu’est-ce que tu fais ? » pour proposer mon idée, ou si quelqu’un doit suggérer « et si elle passait la première ? » pour que je dise « ok je fais ça », etc.

      Est-ce que ça rejoint ce que tu dis ?

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  • Le poil qui gratte

    Alors premièrement ne t’excuse pas.
    Et deuxièmement à mon sens le roleplay doit être vu au sens large et non uniquement au sens théâtrale. Pour moi le roleplay est tout ce qui touche à l’interprétation de mon personnage. Au même titre que l’absence de choix est un choix, l’absence de roleplay est carrément du roleplay. Ainsi il y a plusieurs degrés de roleplay allant de la narration des fait et gestes du personnage au subjonctif et à la troisième personne à l’interprétation théâtrale. C’est pourquoi tout ce que tu décris ici est du roleplay à mon point de vue. En écrivant ça j’ai tendance à penser que le roleplay a à voir avec l’implication du joueur dans son personnage mais il n’en est rien. Un joueur peut très bien être pleinement impliqué dans son personnage sans pour autant le jouer de façon théâtrale. C’est simplement son style. C’est ce que ton article explique un peu plus en détail.

    Mais le style d’un joueur ne s’arrête pas là. Il y a aussi sa façon de faire agir son personnage. Un cas très fréquent : la mise en place d’un plan pour aider une personne en danger. Les joueurs traînent en longueur, n’arrivent pas à se décider, bref ça prend des plombes. Il y aura toujours le même joueur impatient qui foncera dans le tas et fera s’effondrer l’idée de tout plan possible, même si cela trahit l’esprit de son personnage. Ici c’est bien le style du joueur qui ressort car c’est quelque d’immuable à ce joueur qui reviendra à chaque fois. Je ne cherche pas à juger si c’est bien ou mal (de mon point de vue c’est mal ^^).

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  • Thomas B.

    Je suis tout à fait d’accord avec ta définition… et c’est pas grave d’avoir un style marqué qui se retrouve à travers les systèmes, les univers etc. On a une personnalité, elle va ressortir, et plus un jeu nous laisse en roue libre plus on va tourner sur ses acquis, sa zone de confort (oui, j’y viens dans les autres articles) :). En réduisant cette liberté, certains jeux vont imposer des types de prise de parole, de comportement, voire de position physique dans la salle, et donc vont hacker un peu (ou beaucoup) ce style. Ils ne vont pas effacer les automatismes mais peuvent forcer à goûter à d’autres trucs (de plus de contact physique à cause d’une règle à une perfo de rap en GN par exemple :) ).
    Après oui, les enregistrements sont impitoyables en jdr (et je pense que le jdr n’est juste pas fait pour être enregistré #digression) mais plus globalement on est la pire personne pour s’analyser soi-même, surtout quand on est occupé à faire un truc qui demande de la concentration, et encore plus quand le truc en question est « se prendre pour quelqu’un d’autre ».

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    • Eugénie

      Oui, les enregistrements sont impitoyables mais formateurs. ^^
      La prise de conscience du gap entre ce que je crois que je fais et ce que je fais réellement, elle valait le coup.

      Et effectivement, j’ai l’impression qu’on peut difficilement décrire soi-même son style. On dirait que je le fais ici, mais en réalité ce sont d’autres joueurs qui m’ont signalé la plupart des aspects que je décris ici pour l’exemple.

      Merci à toi pour ces retours !

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  • DaftFlo

    Voici un lien vers un article scientifique de Isabelle Périer, chercheuse, maître de conf et prof agrégée, qui travaille sur la littérature comparée, notamment le JDR. Je ne cherche pas à envahir ce blog ni à perturber le discours mais au contraire à alimenter un débat intelligent.

    http://rfsic.revues.org/2857

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