Le style comme technique 1

où Eugénie se demande : qu’est-ce que je peux faire bouger ? et comment ?

table de mixage

« Attention à la joueuse-pride », me signale à raison un sympathique lecteur. En effet, est-ce qu’une habitude, une manie, un automatisme, peut être considéré comme un style ? Est-ce que mon style c’est ce que je peux faire ? Ce que je fais machinalement ? Ou ce que je sais faire ? Ou ce que je fais avec élégance ? Un peu tout ça ou encore autre chose ?

Pour essayer de prendre tout ça en compte, j’ai choisi deux grands axes (mais je ne suis pas stylologue, donc je me doute qu’il y en a d’autres) : je peux parler de style comme technique, ou du style comme signature. Ou, plus prosaïquement, de ce que je peux travailler à changer, et ce qui ne bouge pas, qui n’est qu’à moi.

 

Aparte ressource
Je me permets au passage de placer une ressource que je trouve intéressante : le podcast procrastination, de Lionel Davoust, Mélanie Fazi et Laurent Genefort sur les techniques littéraires. Dans le tout premier numéro, les trois intervenants sont d’accord pour dire que la technique s’apprend par la pratique, soit en assistant à une mise en pratique (lecture), soit en s’essayant soi-même à la mise en pratique (écriture). C’est, à mon avis, éminemment valable pour le jeu d’une joueuse.

Présupposé de base : malgré ce que j’ai pu laisser entendre la semaine dernière, j’estime que j’ai une marge de manœuvre pour travailler à allonger la liste de ce que je sais faire, c’est-à-dire à ajouter des gestes rôlistes (selon le terme de Julien Pouard) ou des façons de les exécuter à mon répertoire.

Je précise que la façon dont j’aime jouer en jeu de rôle demande des savoir-faire, et que j’ai du plaisir à les maîtriser. Je ne prétends pas que c’est une recherche qui parle à tout le monde en Jidérie, et je sais bien que les techniques qui m’intéressent ne sont pas forcément celles qui intéressent mes voisins.

Et, dernière précision, ce que je liste ici ce n’est pas forcément ce que je sais déjà faire, c’est aussi ce que j’aimerais savoir faire. Et c’est loin d’être exhaustif.

 

1. Il y a la plasticité de mon imaginaire

Est-ce qu’élargir son horizon est une technique ? Je m’autorise ce galvaudage, si c’en est un.

Il y a des décors ou des thèmes ou des personnages qui vont me faire vibrer immédiatement, et d’autres qui ne me parlent pas, qui ne m’évoquent rien. Je peux les laisser de côté, mais je peux aussi travailler à nourrir ce terrain qui ne m’est pas naturellement favorable.

Pour prendre un exemple, j’ai récemment fait un « blue screen of death » en jouant une partie-test d’Eveille, un prochain jeu d’Adrien Cahuzac. Le jeu évoque une ambiance entre street art et ghetto, entre rêves d’artiste et broyage par le système. C’est une ambiance dans laquelle je n’ai pas l’habitude d’évoluer, et je ne voyais aucune fiction à laquelle me raccrocher, aucun personnage de film, de série ou de livre à imiter… le blanc total dans la tête d’Eugénie.

Depuis, j’ai vu la série The Get Down sur Netflix, qui a largement résonné pour moi avec cette partie loupée. Maintenant j’ai du matosse dans la tête, et je veux le retenter. Je pense (j’espère) que cette fois j’arriverai à jouer, à m’investir dans le jeu, à m’en approprier la proposition.

 

2. Il y a les techniques de narration

Alors là c’est festival, parce que je n’ai pas fait le tour de ce qu’on peut glisser dans cette boîte, mais je soupçonne qu’elle est plus grande à l’intérieur. Je ne vise pas l’exhaustivité ici, juste prendre conscience de la vastitude de ce que « jouer » implique en JDR, même en dehors des choix qui me sont proposés dans la fiction ou par le jeu lui-même.

La description

Je peux décrire avec foule de détails ou sommairement, avec des détails accumulés ou significatifs, avec un vocabulaire choisi ou ordinaire, en utilisant un point de vue extérieur ou en révélant par ma description la perception de mon personnage, etc.

Par exemple, pour présenter mon personnage, je peux annoncer les traits ou les caractéristiques de mon bonhomme, montrer/cacher son playbook, le décrire physiquement ou décrire plutôt son caractère, ou le mettre en mouvement dans une scène représentative, etc. La question n’est pas de savoir ce qui est bien ou pas bien, mais quel genre d’effet ça produit et dans quel contexte de table ou de jeu ces outils seront les plus adaptés.

Les MJ se posent la question pour leur décor ou leurs PNJ. Pourquoi pas nous ? Prendre 10 minutes de monologue pour exposer son PJ, ça peut être la grande classe, et je voudrais savoir le faire (sous-entendu le faire bien). Mais je voudrais aussi savoir m’en passer, savoir balancer les scores que j’ai sur ma feuille d’un ton qui veut tout dire, ou brosser mon PJ en quelques mots : je suis le tank et c’est moi qui passe devant, les gars. Boum, en jeu.

Même chose pour décrire les actes de mon personnage, je peux choisir ce que je révèle à travers eux. Je me permets de reprendre l’exemple que j’ai fourni dans les commentaires la semaine dernière : il y a des différences de choix et d’effet entre j’avance, je peux faire un jet pour avancer ?, il avance très prudemment, en portant la torche assez haut, et ok j’y vais, mais à un moment je me retourne et je chuchote : pourquoi c’est toujours moi qui passe devant ? etc.

Je peux jouer aussi avec la focale, en faisant bouger les bords du cadre par des questions aux autres joueuses ou à la meneuse : il y a une porte de sortie ? la fille dans le fond, elle fait quoi ? il y a un garde qui me reconnait ? Une grande leçon apprise sur Du bruit derrière le paravent : mes questions de joueuse sont une narration.

Je peux aussi citer une technique avancée comme le renforcement qu’évoque Vivien Féasson, à savoir rappeler par mes descriptions des détails qui sont laissés de côté au fur et à mesure de la partie, pour les réactualiser et les réinjecter s’ils s’effacent de la mémoire vive des autres joueuses.

La construction

Je considère que je participe moi aussi au rythme et au cadrage des scènes. Je ne pense pas qu’une meneuse puisse le gérer sans ma coopération. Si, à chaque fois qu’elle essaie d’accélérer les choses, je demande une description ou une précision, je joue moi aussi avec le rythme (en l’occurrence je le brise).

Il peut me revenir à moi aussi de cadrer des scènes, de savoir leur donner un début ou une fin, que ce soit parce que la meneuse veut me faire plaisir et jouer à mon service, ou parce qu’il n’y a pas de MJ, ou parce que les autres joueuses sont curieuses de voir ce que j’ai à proposer.

Bref, il y a des choses que je peux prendre en charge, moi joueuse, avec mes outils :
– enchaîner fluidement après une ellipse ou au cœur d’un flashback sans avoir besoin de remplir tous les vides dans la fiction par exemple ;
– décrire un temps long ou des actions répétitives (ex : je fais toute la rue en porte-à-porte, « bonjour est-ce que vous avez vu quoi que ce soit d’étrange la nuit dernière », et j’y passe tout l’après-midi) ou au contraire savoir enchaîner une suite d’actions efficaces et rapides, directement évocatrices pour donner une impression de speed ;
– faire entrer mon personnage en scène : savoir quand je peux le faire et comment, pour que ça passe bien ;
– savoir clore une scène même si mon personnage n’a pas obtenu ce qu’il voulait comme il le voulait (finir un dialogue, quitter une pièce) ;
etc. etc.

Dans le champ de la construction, il y a aussi, en vrac : donner à voir mes intention, poser des objectifs à court, moyen ou long terme pour mon personnage pour créer du jeu, lier mon personnage aux autres, au monde, aux événements, faire briller mon personnage, ou un autre personnage, donner de l’importance à d’autres enjeux que les miens, à un aspect du monde, etc.

Bref, y’a du monde, et j’ai pas tout listé, mais ça commence à faire long et je te vois qui scrolles et j’ai peur que tu t’ennuies.

 

3. Il y a la qualité des échanges à la table

Parce que c’est pas fini, dès qu’on décolle les yeux de la fiction, on se retrouve avec un paquets de savoir-faire encore à mobiliser, qui sont de l’ordre de la qualité des échanges à la table :

  • m’exprimer clairement ;
  • donner à voir mes intentions, jouer avec des informations dissimulées ;
  • jouer PvP, jouer le groupe fonctionnel ;
  • challenger les autres, relever les défis ;
  • manifester mon approbation, mon besoin d’aide ou mes blocages ;
  • occuper pleinement la place que l’on attend de moi (dans le jeu, à la table, dans l’avancée du scénario, dans les relations entre PJ, etc.),  surprendre les autres joueuses ;
  • jouer sous l’autorité d’une autre instance (MJ, scénario, règles), jouer avec cette autorité, s’en passer ;
  • etc.

Par rapport aux règles, il y a diverses façons de se positionner vis-à-vis des mécaniques par exemple, de les appliquer à la table et de les intégrer dans mon jeu, qui peuvent rentrer à mon avis dans ma boîte à outils de joueuse.

Il y a aussi les choix que je fais ou que je provoque par ma façon de jouer, qui mènent à (ou qui appellent) un certain type de scènes : drama, conflit, héroïsme, manipulation, etc. Face à une situation, la palette de réactions possibles (les miennes et celles de mon personnage) m’appartient dans une certaine mesure.

Il y a enfin des savoirs-faire dans la prise de parole : savoir s’affirmer, s’imposer, s’effacer. Savoir prendre la parole en harmonie avec les autres, savoir quand c’est mon tour et quand mon tour est fini, savoir inviter les autres à parler, ou à se taire, etc.

Savoir quels canaux utiliser pour faire passer une information, pour produire des effets différents et appropriés à la situation : le ton de ma voix, les mots que j’utilise, l’incarnation du personnage, la description/narration extérieure, le commentaire meta verbal (sous-titre) ou non-verbal (regard, grimaces), les mécaniques de jeu, le tchat public ou privé sur hangout, etc.

 

Conclusion à mi-parcours

Vue l’ampleur de ce que jouer peut englober en JDR, il n’est pas étonnant que je me mette en mode automatique pour la plupart de ces aspects quand je joue (+ tous ceux que je n’ai pas cités, parce que ça commence déjà à être long cette histoire et qu’on a pas que ça à faire de nos soirées d’hiver).

Même si je ne prends pas le même archétype de personnage que d’habitude, je ne vais pas forcément me poser la question de savoir quel est le meilleur moyen de décrire son action, si je l’énonce à la 1ère ou à la 3e personne, si je la détaille ou si ce n’est pas le moment, si j’attends que tout le monde se taise ou si je prends la parole direct, si je l’accompagne d’une mimique aux autres joueuses genre ça va les filles, j’ai pas peur, j’y vais, etc.

Et pourtant, il me semble bien que j’ai du choix, qu’il y a diverses façons d’exécuter un geste, et divers gestes qui peuvent s’appliquer à une même situation et qui ne produisent pas tous les mêmes effets.

La question de jouer différemment devient alors, pour moi, comment je fais pour faire évoluer mes automatismes ?

Réponse : c’est pas gagné.

 

crédits réflexions : Julien Pouard, Vivien Féasson, Julien Epiphanie, mass

crédit photo : Arnaud Gaulupeau (CC BY-NC-ND 2.0)

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2 responses to “Le style comme technique 1

  • KamiSeiTo

    Merci.
    Franchement Eugénie, merci.

    Je vais non seulement y réfléchir plus pour moi-même, mais aussi inviter tous mes partenaires de jeu à lire cet article.
    J’espère vraiment que tu t’attaqueras ensuite à tout ce qui est évoqué dans cet article, point par point. n_n

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    • Eugénie

      Merci pour les encouragements ! ^^

      Pour le point par point, je ne comptais pas forcément creuser (en tout cas pas toute seule) parce que je sais que Julien est déjà sur le coup du côté d’Altaride avec le geste rôliste.

      Et de ce que j’ai compris dans l’arrière-cuisine, il voulait partir dans une direction un peu différente et carrément intéressante. J’espère qu’il aura bientôt du temps pour le faire, je pense qu’on est assez complémentaires sur ce coup-là.

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