La maturation d’un média 1

En 2020, j’ai participé au Podcast Scénique enregistré en compagnie de kF et Nando à propos de la légitimation d’un média, en comparant l’histoire du cinéma et celle du jeu de rôle. Les propos étaient passionnants mais nous avons eu de multiples problèmes de son qui ont rendu l’écoute très pénible. En voici donc la transcription, en espérant que ça rende le contenu plus accessible.

Introduction

où kF et Eugénie se posent des questions sur la maturité du média jeu de rôle (JDR) et invitent Nando, historien de l’art spécialiste du cinéma, pour comparer leurs intuitions avec l’histoire d’un autre média « récent ».

kF : Bonjour à toutes et à tous et bienvenue pour un nouvel épisode du podcast scénique, aujourd’hui je suis avec Eugénie et Nando. Moi je suis kF, je tiens un blog de théorie rôliste qui s’appelle Ristretto Revenants, je suis active dans les communautés un peu alternatives, notamment Les Courants Alternatifs, et je suis auteur d’un jeu de rôle qui s’appelle La Clé des nuages

Eugénie : Moi c’est Eugénie, j’ai un blog qui s’appelle Je ne suis pas MJ mais… où je décortique le jeu de rôle à hauteur de joueuse, et je suis également active du côté de la scène des Courants Alternatifs. 

kF : Et notre super star ce soir…

Nando : Oui, votre invité :) Pas du tout dans le monde du jeu de rôle, je suis chercheur en cinéma notamment à Paris 3 à la Sorbonne Nouvelle, en post-doc après plusieurs années de thèse comme vous pouvez imaginer. Donc oui, cinéma et notamment cinéma muet, cinéma des origines, archéologie du spectateur, fin 19e début du 20e, etc. etc.

kF : Super. Du coup, on se retrouve à trois avec des profils assez différents : Eugénie et moi nous ne sommes pas particulièrement cinéphiles, Nando n’est pas rôliste, et on va essayer de se trouver quand même un terrain de discussion pour parler de cinéma et jeu de rôle sous un axe bien spécifique et bien particulier. La question originelle qui a lancé ce podcast pour Eugénie et moi, c’était de savoir un peu comment le média JDR se légitimise du point de vue de la société.

On a déjà parlé de la légitimité dans un podcast précédent, mais c’était de la légitimité personnelle : comment moi, joueur.euse, je me sens légitime à faire partie d’une certaine communauté (les rôlistes), à faire du JDR, à proposer des parties, etc. Là on interroge la légitimité à une toute autre échelle, qui est le média JDR dans sa légitimité par rapport à l’espace public, qu’est-ce qu’on pense du JDR, comment est-ce qu’on entre dans ce cercle et ainsi de suite. 

Le problème, c’est que cette question de la légitimation du média JDR elle est très large, très vaste, et elle fait appel à tout un tas de sciences qu’on ne maîtrise pas (science historique et sociologie par exemple) et il faudrait a minima des connaissances historiques assez pointues et précises sur le JDR pour pouvoir dire des choses nouvelles. 

Il y a une autre question ceci dit qui est un peu plus humble et pour laquelle nos perspectives de joueur et de joueuse ont un peu plus de valeur, c’est la notion de maturité du média. C’est à dire qu’il nous semble apparaître par certains aspects que le JDR est un média qui est encore « immature » aujourd’hui. Ce qu’on entend par là, c’est qu’il semble être loin d’un stade de développement final, l’idée qu’il y a des irrégularités, des choses un peu basiques qui finiraient peut-être par disparaître avec le temps, et qu’on espère voir se transformer en tout cas. Dit comme ça c’est extrêmement vague et on n’a pas comme je disais un point de vue exhaustif ou historique, sur toute l’histoire du JDR et de cette « maturité ». Donc on va essayer d’y voir un peu plus clair sur ce qu’il nous semble être des signes de ce que le JDR est encore à un stade assez précoce de son développement. 

Quand je parle de maturité ici, je ne le dis pas vraiment dans un sens de jugement moral, comme on reprocherait à un enfant ou un adolescent d’être immature, plus dans un sens de biologiste qui s’intéresserait à un organisme qui est encore dans un stade un peu précoce de son développement.

Ce sentiment, partagé mais un petit peu flou, d’immaturité ou en tout cas de développement non-terminé du JDR, on va essayer de lui donner un tout petit peu de corps, de donner quelques intuitions plus précises et concrètes au cours de ce podcast. Et pour ce faire, on va procéder à une large comparaison avec le cinéma dans son processus historique et la façon dont il s’est légitimisé et démocratisé de ses débuts jusqu’à nos jours. Avant d’être ce qu’il est maintenant, avec ses salles de cinéma où l’on va en payant 10 euros, puis ces DVD, ces films que l’on regarde chez soi, le cinéma a une histoire assez riche et vaste, et tout un tas de processus par lesquels il s’est légitimisé.

Donc le cœur de ce podcast ne sera pas forcément le JDR en soi, ce sera peut-être l’histoire du cinéma, pour laquelle on va très lourdement se reposer sur Nando qui va nous guider dans son histoire. Eugénie et moi on est là pour poser des petites questions, développer des points et tirer des raccords avec le JDR. Et on pense, on espère, que cette comparaison est légitime, qu’elle va nous aider à y voir un peu plus clair, et à tirer des intuitions un peu plus informées et précises sur ce qui nous semble intéressant d’imaginer comme étant peut-être un futur du JDR.

Voilà pour l’intro générale et pour la démarche. Est-ce que vous avez quelque chose à ajouter avant qu’on commence ?

Nando : Oui, il y a plusieurs aspects que je voudrais ajouter à cette introduction qui me semble intéressante, si tu me permets. Notamment, tu as parlé de légitimation à plusieurs niveaux (historique, artistique, sociologique) et c’est le cas aussi de l’histoire du cinéma. Pour le cinéma il faut regarder ce que veut dire ce mot « légitimation », qui est un processus en fait, sous ces divers angles-là, ces différents points de vue. 

Le 2e aspect, c’est quand tu questionnes la « maturité » : il faut préciser que le cinéma lui aussi n’arrête pas de changer, d’évoluer. Dire que le cinéma est arrivé à un point de maturation, c’est vrai, à un moment donné de l’histoire ; et en même temps il faut continuer à dire qu’il n’y a pas un vrai point final, pas d’aboutissement non plus pour l’histoire du cinéma. Donc on voit même de nos jours comme l’histoire du cinéma n’arrête pas de s’écrire en fait. Donc c’est l’histoire d’une maturité, qu’on peut supposer, qu’on peut regarder rétrospectivement, mais en même temps qu’on va assumer comme une espèce de point qui est toujours en train de s’écrire. Voilà, ce sont ces deux aspects que je voulais préciser, en chapeau à ton introduction très claire et très intéressante déjà.

kF : Oui, en fait ce que j’en tire, en un mot, c’est se dire que l’idée de maturité pour un média va être compliquée à définir parce qu’elle ne consiste pas à aboutir à un état de stagnation éternelle qui serait le média-abouti-point. Effectivement on a du mal à imaginer un média artistique qui ne se transforme pas encore et encore. Donc trouver un critère qu’on pourrait appeler la maturité ça va être déjà en soi complexe.

Nando : Oui c’est ça. Je suis d’accord à 100 %. Mais ce paradigme, celui de la maturité, est une notion qui nous sert pour penser l’histoire de ce média, donc c’est on pourrait dire un outil épistémologique pour regarder et pour juger aussi cette histoire. On l’assume en même temps qu’on le met en cause.

kF : Impeccable. Et bien, je pense qu’on peut se lancer.

L’invention scientifique VS l’attraction

où Nando rappelle que le cinématographe était à la fois auréolé de sa légitimité de nouvelle technologie et de son illégitimité d’attraction populaire ; ce qu’Eugénie compare avec la façon dont le JDR est souvent perçu comme un dispositif avant d’être un média.

Nando : Alors, premier aspect de légitimation et de maturité. Je voudrais mettre en valeur le fait que tout d’abord le cinématographe (pour s’appuyer sur le mot, l’étymologie liée à l’appareil des frères Lumière déposé en 1895 qui, après, est devenu la norme pour définir tout le spectacle et tous les autres appareils similaires). Cet appareil, ce médium, quand il paraît dans les années 1890, apparaît oui légitime comme invention scientifique, comme technologie, mais pas du tout comme spectacle. Et encore moins comme Art, on n’en parle même pas. 

Les frères Lumière et tous les autres grands pionniers de l’époque qui avaient fait d’autres inventions similaires, proposent cet appareil, cette nouvelle technologie, justement comme une nouveauté scientifique. C’est sous la lumière d’une légitimité scientifique qu’il est accueilli dans la société. Pas comme un spectacle en soi, légitime en soi, ni comme un Art légitime en soi.

En effet, par exemple, après les premières projections publiques, le grand moment de « fortune » du cinématographe est l’Exposition Universelle de 1900. Comme on le sait, les expositions universelles, c’est le moment pour les pays de montrer le meilleur de leurs découvertes technologiques, leurs progrès scientifiques, etc. Et voilà, le cinéma, sous plusieurs aspects, a une place mais une place qui n’est autre que montrer les progrès de la science : une photographie animée, qui se rapproche de la réalité.

Au point que les frères Lumière ne croyaient pas du tout, pour la petite histoire, au futur spectaculaire de cette invention. Ils l’ont tout de suite délaissée, après quelques années ils sont passés à autre chose. Ils ont dit : « nous on va explorer d’autres appareils, d’autres inventions de notre usine » (qui était une industrie très importante et très puissante dans tout le secteur photographique).

Le côté spectaculaire du début, qui amusait… voir la mer animée, voir les gens qui sortent de l’usine, ça amuse parce que c’est quelque chose d’inédit, sur le plan visuel et spectatoriel de l’époque. Ce côté spectaculaire, par contre, ça s’inscrivait dans un autre paradigme, qu’on pourrait appeler le paradigme de l’attraction. C’était une pure attraction, parmi les autres de l’époque. Par exemple, à l’époque il y avait un grand engouement pour les démonstrations publiques des rayons X ou les attractions comme celles du cirque (la femme à barbe, les acrobates…) Le cinématographe tombait dans cet ensemble d’attractions assez dense de la fin 19e, début du 20e siècle.

Eugénie : J’aimerais mettre en relation ce premier aspect du cinéma avec quelque chose qui m’a marquée en JDR… c’est le fait qu’à une époque, j’imagine, à cette époque-là du cinéma, on pouvait probablement dire : « j’ai essayé le cinéma » et soit « c’était extraordinaire ça m’a beaucoup plu », soit « oui ça m’a pas plu j’étais pas impressionnée ». Le cinéma c’était un dispositif en fait. 

Aujourd’hui ça n’aurait aucun sens d’aller voir un film et dire « oui j’ai essayé le cinéma mais ça m’a pas trop plu ». On ne ferait pas ça, on dirait « j’ai été voir un film », et peut-être « j’ai essayé les comédies musicales et ça m’a pas trop plu » et encore… Mais on dit pourtant « je vais te faire découvrir le JDR » avec une partie de JDR, ou « j’ai essayé LE JDR une fois » en ayant joué une partie de JDR et « ça m’a plu c’était extraordinaire » ou « ça m’a pas plus j’ai pas aimé ». Et je trouve que c’est un signe que peut-être là il y a quelque chose qui manque encore en terme de construction.

S’extraire du wargame comme le cinéma de la photographie

où kF propose un parallèle entre la façon dont le cinéma sort du paradigme sérieux de la photographie, là où le JDR est resté longtemps dans le même paradigme que le wargame… à quoi Nando répond que oui mais pas tant que ça.

kF : Un parallèle qui m’est venu en écoutant Nando, mais dont je ne sais pas s’il est pertinent ou pas, c’était : il me semble que les deux médias cinéma comme JDR sont extraits d’un autre média. Mais ils l’ont fait visiblement d’une façon très différente. Si on voit le cinéma comme une invention des frères Lumière, ce sont des inventeurs en photographie et c’est présenté comme de la photo animée… Le cinéma s’extrait de la photo quoi, sauf que ce que tu montres Nando c’est que dès les premiers instants ce qui est médiatisé et central dans le cinéma c’est sa nature d’attraction. Les premiers endroits où le média cinéma semble apparaître c’est le milieu de l’attraction qui semble être totalement hétérogène au milieu de la photo, ce n’est pas la même chose. 

Tandis que le JDR vient du Wargame, ça c’est assez connu. Alors je vais partir du principe que le 1er JDR c’est Donjons & Dragons et pas trop regarder les choses d’avant. Mais on note assez vite que quand Donjons & Dragons sort et que le JDR commence, il intervient directement dans un média qui est celui du wargame et qui lui est totalement homogène. Les premiers lieux dans lesquels se diffuse Donjons & Dragons c’est les clubs de Wargame et ce sont les mêmes communautés qui passent à cette nouvelle façon de jouer qu’est le JDR. 

Et je crois qu’il y a vraiment une homogénéité, là où dans le cinéma il y a une hétérogénéité avec la photo, si on veut voir la photo comme le média duquel le cinéma s’extrait, ce qui est peut-être une vue de l’esprit, je ne sais pas. Tandis qu’en JDR on a vraiment cette idée que le JDR s’extrait du wargame en tant que nouveau média, et il en garde les marques pendant très longtemps. Dès le premier Donjons & Dragons avec les règles de simulation de masse qui sont encore issues d’autres JDR comme Chainmail, et puis un assez lourd héritage simulatoire de manière générale. 

Nando : Je suis assez d’accord avec toi, c’est vraiment une remarque intéressante, avec certaines précisions à faire : dans l’ensemble, le cadre que tu as dessiné est assez correct, le cinématographe est présenté comme une évolution de la photographie et c’est aussi le fait qu’au début la plupart des personnes qui font du cinéma (opérateurs ou exploitants) sont des gens qui viennent du milieu de la photographie (les frères Lumière, Nadar, etc.). Les premiers cinématographes sont aussi des photographes à la base. Mais comme tu dis, le côté attraction spectaculaire du cinéma tout de suite l’isole des pratiques photographiques et le place aux côté des autres formes spectaculaires. 

Mais il faut aussi se replacer dans le contexte de l’homme du 19e pour lequel la photographie avait aussi des utilisations spectaculaires. Aujourd’hui on pense plus facilement à la photographie comme captation de la réalité, mais la photographie était aussi une pratique qui avait aussi donné lieu par exemple aux spectacles de lanterne magique, ces projections lumineuses à plaques vitrées, dessinées et colorées. Donc ce côté spectaculaire était déjà inscrit dans la photographie aussi. Le cinématographe semble faire un saut plus grand que le JDR par rapport à son ancêtre, mais quand même il faut voir ce côté spectaculaire que la photographie a aussi alimenté tout au long du 19e et le début du 20e siècle. Donc oui et non… mais je suis assez d’accord sur la perception que tu as pointée, kF. 

La perception était que c’était une évolution de la photographie donc une évolution technique, perçue et reçue et présentée comme de la photographie animée. D’ailleurs en anglais, on l’appelle moving pictures, on ne l’appelle même pas cinéma mais « photographie qui bouge »… dans l’étymologie du nom on garde ce lien fort avec la photographie. Mais tout de suite le côté scientifique et technologique devient moins marquant et le spectaculaire prend totalement le relais. Alors que pour la photographie, le côté sérieux est resté majoritaire. Le côté sérieux, c’est l’utilisation pour la presse, documentation de la réalité. Par exemple, il y a eu de grandes campagnes lancées par le gouvernement français, au milieu du 19e siècle,  pour documenter tout le patrimoine artistique et architectural de la France. Donc la photographie est quelque chose de sérieux. Mais pour le cinéma, le côté majoritaire est le spectaculaire. C’est mon point de vue, mais je le pense assez proche de la réalité. Ça n’existe pas la vérité, on peut prendre plusieurs points de vue différents, mais cet aspect-là est plutôt vraisemblable.

Un cinéma pour montrer pas pour raconter

où l’on découvre que le cinéma des premiers temps n’a pas pour but de raconter des histoires, tout comme le JDR initialement ; alors que l’un et l’autre sont aujourd’hui massivement définis par leurs fictions.

Nando : L’autre aspect que je voulais préciser, c’est que le mot « attraction » désigne aussi le paradigme prévalent du langage du cinéma à ce moment-là, qui ne s’intéresse pas à la narration mais à montrer quelque chose d’intéressant et d’attrayant. La chose intéressante au tout début, c’est la vie. La vie qui bouge : des feuilles qui bougent, la mer qui bouge… Le principe, ce n’est pas la narration mais l’attraction. Raconter, c’est un principe secondaire qui peut éventuellement venir avec, mais ce n’est pas du tout l’intérêt. Et c’est surtout ça qui en fait le délégitime, qui rend difficile sa légitimation. 

Donc on pourrait dire que toute l’histoire qu’on s’apprête à raconter, c’est aussi l’histoire de la naissance de l’instance narrative, pour l’histoire du cinéma. A la fois cela aide à son parcours de légitimation et de maturité. Parce qu’au début il n’y a pas la préoccupation de raconter, et c’est ce qui relègue le cinéma dans d’autres zones de la société, des endroits illégitimes (le populaire, les enfants…), des mondes où ce qui compte est voir un petit spectacle et pas voir une histoire.

kF : C’est marrant que tu parles de ça, parce que j’ai l’impression qu’en JDR on a eu une question un peu proche. Certes, dès le début Donjons & Dragons était là pour raconter ce qui arrivait aux aventuriers au sens où la différence entre le JDR et le wargame c’est on arrête de juste jouer les combats et commence à jouer ce qui se passe en dehors des affrontements, on commence à jouer l’histoire d’individus et non pas d’armées. Donc il y a dès le début l’idée qu’on va suivre des personnages uniques dans une partie de leur vie. Et pourtant la dimension narrative n’est pas si évidente que ça, Gygax semblait être beaucoup plus intéressé par la simulation que par le côté roleplay. 

Et même si le fait de raconter, de jouer le personnage, de jouer des histoires était présent semble-t-il dès le début, on voit bien que dans l’histoire du JDR, tout ce qui a été de l’ordre de la narrativité, de la narration, une idée qu’on est là pour raconter des histoires, ça a été totalement à construire en fait. Je ne pense pas me tromper en disant que les débuts du JDR, quand bien même il y avait peut-être dès le début une intention narrative, je suis pas assez qualifiée pour dire, n’avaient absolument rien de la façon dont on présente le JDR maintenant. Il est difficile aujourd’hui de résumer le JDR en une phrase sans dire « c’est un jeu collaboratif où on raconte des histoires ». Alors qu’au début il me semble que ça n’était vraiment pas évident.

Nando : C’est intéressant ce que tu dis parce que pour moi qui ne suis pas rôliste, j’ai très peu joué dans ma vie et surtout je ne connais pas ce monde-là, le stéréotype pour moi du JDR c’est qu’il y a une histoire en fait. Donc je pense que c’est la même idée. Si moi je demandais à quelqu’un qui ne connaît pas l’histoire du cinéma « qu’est-ce que le cinéma ? », il me répondra « le film raconte quelque chose ». Alors que pour les deux médias, cet élément-là n’est pas inscrit dans l’origine de leur histoire. C’est ça qui me semble intéressant. Et en même temps, désormais ils ont collé avec leur propre définition jusqu’à devenir leur propre stéréotype : pour moi le JDR c’est vivre une histoire, et pour beaucoup de monde le cinéma raconte des choses. C’est inscrit dans l’idée stéréotypée du média.

Le cinéma diabolisé et chassé des villes

où les rôlistes se sentiront moins seuls, et peut-être moins spéciaux.

Nando : Après comme l’idée du cinéma fait son chemin, il va être utilisé dans des lieux qui ne sont pas des lieux spécifiquement faits pour abriter le cinéma. Comme des cafés-concerts, des vaudeville, des théâtres, même des grands magasins au début du siècle. On y prévoit un coin « cinématographe » pour que les femmes qui vont faire les courses puissent laisser les enfants voir le cinéma…

L’autre grand élément qui fait exploser le cinéma et qui lui permet de vivre, c’est tout l’univers des forains et des itinérants. Il s’approprient cet appareil et tournent de ville en ville, et présentent le cinématographe comme des attractions qu’ils ont à côté des autres. Par exemple, il y a des chapiteaux de cirque qui se sont installés comme salles au fur et à mesure du 20e siècle, mais qui au début étaient tout simplement une famille de cirque qui présentaient le cinématographe dans ses tournées comme un numéro avec la femme à barbe ou des acrobates ou des choses comme ça. Pourquoi ? Parce que c’est la province, les villages, qui commencent à connaître le cinéma, qui commencent à vivre de ces spectacles cinématographiques. Et c’est la raison pour laquelle on lie l’idée des origines du cinéma à la classe populaire, au fait que ça plaît à un public populaire et que ce n’est pas du tout un public bourgeois qui va voir ce genre de spectacle. Parce que ces chapiteaux, ces familles de cirques, ces forains suivent les routes des foires, des fêtes populaires et des fêtes foraines. 

Et une des raisons pour lesquelles ça s’est produit, c’est un événement tragique, un incendie. Parce qu’à l’époque la pellicule était faite d’un matériau très dangereux et très inflammable (le nitrate d’argent) donc il y a eu beaucoup d’incendies. Le plus grave s’est produit en 1897 au Bazar de la Charité, une vente de charité organisée sur trois jours à Paris par la haute bourgeoisie. Un cinématographe explose, la pellicule s’enflamme et avec elle toute la structure, qui était en bois pour rappeler un décor du Moyen-Âge comme c’était le goût de l’époque. Et il y a 126 morts, si je veux être précis, parmi lesquels beaucoup de femmes et d’enfants, et des femmes de la haute bourgeoisie même de l’aristocratie (la sœur de Sissi d’Autriche meurt dans cet incendie). Ça fait très mauvaise presse au cinématographe. La ville a peur. Il y a même des prêtres qui font des homélies contre le cinématographe, qui est une espèce d’outil du diable…

Donc le cinéma tombe dans le mépris public, le mépris de la société qui en a peur et le met à l’écart : c’est un spectacle pour enfants, inutile, dangereux, et c’est même immoral de le pratiquer. C’est cette dangerosité qui le met dans les mains totales des forains et des itinérants qui permettront à cet outil de continuer à vivre jusqu’en 1905 ou 1906. 

kF : Bon, ça me fait un peu rire quand tu nous décris ça, même si ce sont des événements tragiques. Le JDR a eu (ou en tout cas s’est un peu raconté) cette histoire-là. Mais il y a vraiment des histoires explicitement de diabolisation du JDR qui ont lieu dans les années 80-90 aux USA. La pratique du JDR se développe dans les années 80, le 1er Donjons & Dragons c’est 1974, mais pendant quelques années au début c’est vraiment confidentiel comme sortie. L’essor prend vraiment dans les années 80 pour ce que j’en comprends. Et il y a vraiment assez vite des accusations de satanisme plus ou moins fortes. 

Il faut savoir que le satanisme en soi aux États Unis ce n’est pas juste la vague idée de gens qui se regroupent dans des cimetières, c’est explicitement un courant politique et religieux. Il y a un article sur 500 nuances de Geek sur l’influence du satanisme institué aux USA par rapport à ça. Et il y a des associations qui se montent, comme la BADD, Brothers Against Donjons & Dragons je crois, une association anti Donjons & Dragons ou en tout cas très suspicieuse là-dessus… sur le fait que ça va être des enfants qui s’enferment dans des caves pour raconter des histoires de démons et de magie, donc des choses contre lesquelles Jésus s’est battu quoi. 

Ça culmine en France plus tard dans les années 90, il y a cette fameuse affaire Mireille Dumas. Je vais juste l’évoquer parce qu’elle est déjà largement discutée un peu partout sur les internets : dans les années 94-95 il y a des émissions de TV autour de Mireille Dumas, il y a une affaire de profanation de cimetière qui est mise au jour et mise en lien de façon assez artificielle avec le JDR. C’est-à-dire que l’un des auteurs aura été rôliste, quoi. C’est l’affaire de Carpentras, je laisse les auditeurices qui ne connaîtraient pas aller se renseigner. C’est pas une structure entière avec 120 morts qui explose sur tout le monde, mais c’est quand même un épisode qui a eu apparemment un vrai impact économique (et pas juste économique) : des clubs qui ferment des subventions qui disparaissent, et moins de témoignages, moins de reportages, moins d’intérêt pour le JDR de manière générale. Mais qui a aussi surtout eu ce côté assez « fantasme » du côté de l’opinion publique, c’est-à-dire qu’on diabolise la pratique quoi : on a trouvé un ou deux liens en rapport avec cette nouvelle chose un peu suspecte qu’on ne connaît pas et elle se trouve diabolisée. 

La question de savoir quelle est l’ampleur au juste par rapport à l’intégralité des communautés rôlistes est compliquée, parce qu’on parle de gens qui étaient à cette époque-là majoritairement adolescents ou jeunes adultes, et qui n’étaient pas forcément suivis par des stats très précises. Je ne sais pas quel est l’impact réel de ce moment-là. Mais c’est assez marrant de voir des choses aussi similaires qui se retrouvent dans l’une et dans l’autre, dans une espèce de tendance réactionnaires un peu basique.

Eugénie : Là où on peut prolonger le lien, à mon avis, c’est aussi qu’à ce moment-là il y a énormément de clubs qui ferment, notamment dans des endroits qui étaient un endroit d’accueil lambda (dans des écoles, des associations qui bénéficiaient de salles prêtées par les mairies ou ce genre de chose). Et le JDR quelque part sort de la ville aussi, ça devient un loisir vraiment privé et qu’on voit moins.

La salle de cinéma pour faire fortune

où le cinéma commence à ressembler à ce qu’on connaît, où un pas économique est franchi, qui influencera profondément le média.

Nando : En 1906 il y a un grand tournant qui a lieu… La grande nouveauté, c’est qu’au fur et à mesure il y a des exploitants qui commencent à devenir très riches avec cet appareil qui plaît aux gens. Donc ils commencent à faire fortune. D’abord il y avait des forains qui avaient le cinématographe parmi d’autres attractions qu’ils proposaient, mais quand ils voient que le cinématographe marche si bien, ils commencent à se spécialiser. Parmi ceux-là, il y a un certain Charles Pathé, qui a commencé comme forain exploitant du phonographe (un outil pour écouter la musique avec des disques en vinyle) et qui est passé au cinématographe. Il a fait une grosse fortune, et avec lui d’autres personnages importants comme Léon Gaumont, Georges Méliès aussi… Charles Pathé a une intuition géniale, il dit : « Oui tout ça c’est bien, mais là il faut faire faire un pas à cette chose qu’est la cinématographie et la transformer en industrie. Et surtout pour la légitimer, il lui faut un lieu qui lui soit spécifique ». C’est donc Charles Pathé, fin 1906, qui a l’intuition d’ouvrir la première salle de cinéma. Ce qui est un événement assez révolutionnaire dans l’histoire du cinéma, pour plusieurs raisons. 

Cette salle est ouverte sur les Grands Boulevards à Paris, elle s’appelle OmniaPathé et c’est la 1ère d’un gros réseau de salles Pathé dans toute la France et après dans le monde. Parce que Pathé devient une puissance mondiale. C’est l’homme qui a l’intuition de transformer cette exploitation artisanale foraine en industrie et surtout de donner à ce spectacle une salle unique et spécifique. Ça veut dire rendre le cinéma le roi du spectacle et ne pas partager l’espace avec d’autres attractions. Et l’implanter sur les Grands Boulevards, ça veut dire s’adresser à un public qui va au théâtre, qui a des goûts cultivés, un public qui aussi demande aux formes spectaculaires quelque chose de plus qu’une simple attraction.

Ce geste, c’est le même qu’il fait pour des raisons, je dirais pas cyniques mais d’un industriel, d’un homme d’affaire… Ce n’est pas un artiste, c’est un entrepreneur qui veut faire plus d’argent. Mais en même temps ce choix aura une grande influence sur l’évolution du langage cinématographique, parce que le public qui se présente dans cette salle, c’est toujours le même public. C’est la grosse différence avec les forains et les itinérants. Parce qu’avant les cinématographistes changeaient de ville chaque semaine, donc ils n’avaient pas de problème à présenter le même film à chaque fois. Parce que le public changeait, donc il ne se lassait pas. Mais quand tu installes un lieu fixe, alors le public est toujours le même, et c’est le public qui peut venir chez toi, c’est pas toi qui vas chez eux. Et donc le public te demande des choses différentes, tu ne peux pas lui offrir le même film, la même vue animée, la mer encore en 1906 à des gens qui l’ont déjà vue 2, 3, 4 fois. Ils ont besoin de quelque chose de plus. 

Donc cette stabilisation de la salle, fin 1906 et dans son grand essor en 1907 (parce que Pathé sera suivi par toutes les autres maisons françaises, ce moment est le grand phare dans l’histoire de l’économie du cinéma, donc Gaumont, Eclair, Eclipse, Lux, Méliès, etc.) toutes ces salles-là veulent dire un premier pas vers la légitimation. Un pas, je le répète, fait par des raisons industrielles et d’entrepreneurs.

Eugénie : C’est assez intéressant parce que ce que tu racontes sur l’exploitation d’un artisanat qui devient une industrie… je ne suis pas sûre que le JDR ait franchi cette étape-là, en fait, de devenir une industrie. Et surtout on n’a pas de lieu. La pratique ne s’est pas cristallisée autour d’un lieu, aujourd’hui on est toujours sur notre itinérance à nous, qui sont les clubs et conventions. Les conventions qui sont des endroits du type salon du livre ou ce genre de chose, qui existent temporairement une fois dans l’année à tel endroit… c’est de l’ordre de l’événementiel. Et les clubs ont des lieux qui leur sont prêtés souvent, soit dans une salle municipale, soit un truc associatif, en général le lieu est partagé avec d’autres clubs (poterie, macramé ou autres) ou d’autres types d’activités (une auberge de jeunesse, un lieu de réunions ou autre chose). On n’a pas cristallisé la pratique sur un lieu précis, et je trouve ça super intéressant.

kF : Pour nuancer un peu, on pourrait dire quand même qu’avec le cinéma (j’anachronise en revenant à 2020) la salle de cinéma n’est pas le seul lieu de consommation du cinéma… parce qu’il y a aussi une dimension intime et personnelle qui est le film que tu regardes chez toi sur ton ordinateur, ou pour lequel tu achètes un DVD, ou que tu regardes avec tes amis. Mais c’est vrai que dans le cinéma on a peut-être cette idée qu’il y a un lieu dominant. Le film que tu regardes sur ton écran, jusque là il est surtout issu de la projection en salle. Et quand on parle de cinéma on pense avant tout aux films qui sortent en salle et qui éventuellement se retrouvent dans d’autres lieux après. Même si cette tendance est justement en train de changer un petit peu, avec notamment Netflix qui produit directement pour leurs abonnés sans passage en salle, il y a un peu un bras de fer en ce moment je crois entre Netflix et les salles de cinéma. 

Tandis qu’en JDR j’ai l’impression qu’il y a surtout l’idée qu’il n’y a pas de lieu central dominant, il n’y a pas le lieu principal comme la salle de cinéma et puis des lieux secondaires et plus personnels comme chez soi… Parce qu’il y a quand même des clubs de JDR qui ont des locaux spécialement pour eux, je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup mais il y en a. 

A Lyon je sais qu’on a Trollune, la grande librairie SFFF et vendeur de JDR, de jeux de plateau etc. qui ont des locaux juste à côté qui leur servent quasiment que à eux. Ce n’est pas que du JDR, il y a aussi des jeux du plateau, des jeux de carte et tout, mais c’est quand même un espace assez largement disponible au JDR, c’est pas juste une salle commune louée une fois par semaine pour un club rôliste. Mais ça n’est pas un lieu qui est principal. Certaines personnes ont une socialisation primaire au JDR qui se fait dans un cercle d’amis, pour d’autres c’est des clubs, pour d’autres c’est des conventions effectivement… On a des lieux et on n’a pas un lieu.

La salle et le MJ comme disositifs premiers

où Nando précise que la salle de cinéma est surtout un dispositif qui devient l’identité du cinéma, et où kF et Eugénie font un parallèle immédiat avec le jeu avec MJ en JDR.

Nando : Je rebondis sur ces questions qui me semblent intéressantes. J’inverse en vous reposant la question : dans le cas du cinéma, c’est surtout un dispositif qui naît avec le lieu et se colle fortement à l’identité de l’objet cinéma. Et il est tellement collé que des pratiques alternatives (comme Netflix, un DVD chez soi, ou d’autres formes de visions de l’objet filmique au-delà du dispositif de la salle de cinéma) mettent en crise l’identité du cinéma. Le cas de Netflix, ce n’est pas une question anodine, c’est vraiment une crise forte et majeure pour le cinéma. C’est-à-dire : qu’est-ce qu’on fait ? Cannes par exemple n’accepte pas les films qui sortent directement sur Netflix… C’est une mise en crise tellement la vision du dispositif qui est né avec la salle s’est collée à la définition de l’objet.

Alors je demande si pour le JDR il existe un dispositif une forme de JDR tellement forte qu’elle s’est collée à la définition du JDR et qui, si on en sort, produirait une remise en question ?

Eugénie : Tu mets le doigt sur quelque chose d’hyper important… effectivement on ne s’est pas cristallisés sur un lieu mais sur un dispositif. Je n’y connais pas grand chose en histoire du JDR mais là je ne pense pas dire de bêtises en disant que c’est le dispositif du meneur de jeu (MJ) qui s’adresse à une table de joueurs et joueuses. Et ça se concrétise avec du matériel (avec des dés, des papiers, des crayons) et un paravent (un écran de jeu) qui sépare ces deux rôles-là. Et je pense que l’analogie est valable dans la mesure où dans les années 2000-2010 sont arrivés toute une vague de jeux sans MJ, et ça a été une crise à ce moment-là, il y a eu une vague de réactions qui disaient “ça c’est pas du JDR”. Et aujourd’hui c’est accepté comme du JDR, globalement ça va, on a fini par passer outre, mais cette remise en question du dispositif qui bouscule complètement le média elle a existé sur ce point-là je pense.

kF : C’est vrai qu’on n’a pas trop parlé du dispositif rôliste, mais c’est quelque chose qui a peut-être subi moins de métamorphoses et de transformations que le cinématographe (qui passe de l’invention à la fête foraine, l’attraction avant d’arriver à la salle de cinéma). Mais on a quand même eu quelques modifications : typiquement,  les rapports de Donjons & Dragons dans les années 80, il me semble, font souvent mention de parties avec un nombre de joueurs assez impressionnant par rapport à ce qu’on trouve actuellement. Ca ne semblait pas inhabituel d’avoir des parties à 8 ou 10, et il y avait des rôles qui étaient formés autour de ça : typiquement le « caller » qui est la personne qui récupère ce que tout le monde dit et qui explique au MJ ou à la MJ quelles sont les différentes choses que va faire le groupe, qui résume en fait. Rôle qui semble avoir été crucial dans certains dispositifs rôlistes au début et qui disparaît progressivement. 

Dans les autres éléments qui changent avec le temps, je suis d’accord que la présence ou non d’un MJ semble être un des plus importants, mais il y a aussi le nombre de joueurs joueuses qui peut au contraire diminuer jusqu’à un. C’est quand même une des formes de JDR les moins représentées et les moins reconnues je pense actuellement, c’est le JDR solitaire, qui a un dispositif vraiment particulier et spécial. 

Et sans aller dans cette direction-là, sinon, un de dispositif nouveau en ce moment c’est aussi le jeu en ligne (que ce soit avec une webcam ou seulement un micro) qui explose tout particulièrement pas juste à l’ère d’internet mais à l’ère du coronavirus pour le coup. Et qui force à réinventer un peu le langage rôliste, parce que d’un côté on a plusieurs canaux de discussion, on a plein de choses en plus que juste la voix, mais d’un autre côté la voix est un canal beaucoup plus encombré. D’ailleurs sur la question du JDR en ligne, il y a une super intervention de Noémie Roques dans le colloque Engagement et Résistances, qui s’appelle JDR en ligne, pour engagement ludique multifenêtré, où elle met vraiment en avant le fait d’avoir plusieurs fenêtres en même temps, de pouvoir passer de roll20 au tchat et ainsi de suite.

Et du coup on va s’arrêter en 1907 pour le cinéma, et à la naissance des salles de cinéma autour de Pathé, et puis à nos remarques sur le dispositif et sur le lieu du JDR. Et on se retrouve pour la suite dans pas très longtemps.

crédit photos : Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France


3 responses to “La maturation d’un média 1

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