Le style comme signature 2

Portraits de joueurs

Framed

Je me rends compte, par les retours qu’on me fait, que j’ai fait une bêtise en me citant moi-même en exemple sur cette série. Je donne malgré moi l’impression d’envisager le style comme un genre d’auto-analyse, d’introspection et de travail sur soi. Peut-être qu’on peut effectivement en tirer ce genre de réflexions, mais je dois préciser que ce n’est pas ce dont je veux parler ici, ni ce qui moi m’intéresse avec ce bouzin.

Parler de style me permet de m’intéresser à l’effet produit par le jeu des autres joueuses à la table. De voir ce qu’elles apportent à la partie, ce qu’elles ont de singulier, pourquoi j’aime jouer avec elles (ou pourquoi je n’accroche pas), etc. Je veux affûter mon oeil pour regarder les autres, pas pour me regarder moi. Et je veux recentrer la focale sur ce à quoi j’ai accès (leur jeu) plutôt que sur leur intériorité, leur immersion, leur fun.

Du coup, laissons tomber les auto-exemples. Je me suis essayée à décrire le style de trois joueurs avec qui je joue. Je ne prétends pas avoir totalement réussi, je pense qu’on pourrait largement affiner ça, avec une grille de lecture plus détaillée et un regard plus aiguisé. Mais je voulais montrer en quoi, indépendamment des jeux auxquels nous avons joué, leur jeu à la table a une couleur différente pour moi.

Pour la petite histoire, cet exercice a été particulièrement difficile à amorcer : en discutant du style (parce que ça fait un moment que je casse les pieds à certains avec cette histoire), on m’a demandé à plusieurs reprises des exemples concrets. J’ai eu beaucoup de mal à m’autoriser à en donner, de peur de blesser ou me tromper…

A noter que j’ai essayé de me cantonner à leur jeu de joueur et ce qu’il produit pour moi, plutôt que leur plaisir, leurs intentions, les raisons qu’ils ont de jouer comme ils le font. Et que j’ai essayé de ne pas y ajouter de jugement, étant acquis que j’adore jouer avec eux trois.

 

Elégant

Le joueur A. a des univers très forts, très riches, très évocateurs. Quand le partage de narration l’empêche de déborder sur son environnement, il décrit son personnage en terme de costumes, d’accessoires, comme un décor à part entière. Il décrit beaucoup, avec du vocabulaire choisi, différent d’une conversation lambda, des phrases longues.

Il a deux archétypes de personnages qui reviennent souvent : celui que j’appellerai le Gentleman (belle élocution, belles manières) et le Violent, qu’il colore entre héroïsme et décadence, ce qui crée de nombreuses possibilités.

Il joue souvent avec l’espace dans le groupe de PJ : soit en prenant le statut de chef (ou alors on le lui donne), soit en jouant du PvP très léger au sein du groupe pour le statut de chef. Il a aussi souvent l’ascendant naturel sur la table, même s’il n’est pas MJ. Par exemple, pour dire « on commence » et commencer, s’il n’y a pas de MJ.

Il a tendance aussi à « jouer comme un MJ » c’est-à-dire à nouer les fils ensemble, percevoir la direction que doit prendre le scénario (ou le jeu, ou l’histoire) et faire avancer les choses dans le bon sens. Son PJ explique souvent aux autres en quoi ils ont merdé ou comment ils devraient faire pour se racheter ou réparer, posément et/ou avec aplomb : il noue les fils et ouvre des pistes.

Il a une façon de tendre des perches puis de laisser filer avant de revenir qui est presque une façon de jouer « pêche à la mouche » pour moi.

En terme de prise de parole, il occupe beaucoup de place mais de façon enveloppante, au service du jeu et des autres.

 

Compact

Le joueur B. est plus sur la réserve. Pour moi, il attend que le jeu lui donne la partition et c’est ensuite qu’il joue vraiment.

Il a une puissance d’évocation assez compacte quand il évoque des univers ou des personnages : plus esquissée que ce que fait A., mais plus intense aussi, il décrit moins mais il se concentre sur un effet. Je n’ai pas l’impression qu’il change de vocabulaire ou de « ton » quand il narre, comme peut le faire A. par exemple.

Il est d’ailleurs plus efficace dans un dialogue à deux que dans des scènes où les personnages sont plus nombreux.

Je n’ai pas exactement de mots pour décrire ses univers ou personnages mais c’est souvent un mélange particulier, dans le ton mais pas ce qu’on attend, dans la proposition mais avec un léger pas de côté. Ce qui donne une sensation immédiate d’originalité.

Je n’ai pas tellement d’archétype de personnage en tête, seulement le fait qu’ils sont souvent un petit peu en dehors du groupe. Jamais au centre.

Il y a quelque chose de « présent » dans son jeu, mais je ne sais pas dire comment ou quoi. Ça n’est pas tellement dans le côté spectaculaire, mais plutôt dans le bon détail au bon endroit, je crois. Et dans l’investissement qu’il met à jouer : soit il reste au bord, soit il joue pleinement, mais pas entre les deux ni en nonchalance.

Même quand il est MJ, je n’ai pas l’impression qu’il prenne les rennes de la fiction, il y a quelque chose d’à la fois plus relâché et plus immédiat dans le jeu… plus proche du « jouer devant ses pieds » dont j’avais parlé à propos du jeu mindfuck.

Le côté « sur la réserve » laisse beaucoup d’espace pour jouer avec lui, mais il faut oser franchir cet espace aussi.

 

Vivant

Le joueur C. s’adapte apparemment à toutes les couleurs d’univers au plus près des codes. Une fois qu’il a trouvé un angle, il joue simple, efficace, et généreux dans ce qu’il donne à voir. Dans tous les genres dans lesquels je l’ai vu jouer.

Lui aussi joue « comme un MJ », mais d’une façon différente de A., plutôt en portant loin son regard. Il construit à long terme et il apporte activement des éléments pour jouer directement avec les autres joueuses.

Ses incarnations de PJ sont moins longues que ce que peut jouer A. par exemple : il y a beaucoup de bascules meta/incarnation, notamment parce qu’il joue beaucoup avec l’espace meta, soit par du commentaire ou du sous-titre, soit par des postures ou des regards qui demandent réaction ou validation. Et il donne ses propres réactions et validations en échange (à noter que cet aspect est énormément non verbal et qu’il disparaît quand on joue sur hangout).

Il s’amuse avec ses personnages, et il s’amuse d’eux-mêmes aussi, tout en en montrant une facette pertinente, notamment par des réactions/phrases/interventions très courtes, en forme de gimmick, qui ponctuent le jeu, suivies d’un regard aux joueuses pour vérifier qu’elles cautionnent, ou rient, ou approuvent.

Il ne prend pas l’ascendant sur la fiction comme peut le faire naturellement A., même quand il a une place de premier plan. Sauf quand on joue des négociations, auquel cas il bascule en mode sérieux quel que soit le personnage et il les mène.

De ce que j’ai vu, il joue aussi avec l’espace des règles : il joue avec aussi loin qu’il le peut, qu’on le lui permet, pour voir si c’est possible.

 

Voilà une idée de ce que je vois d’eux quand je regarde leur style.

Je précise que les intéressés se reconnaissent dans leur portrait, et que chacun a bien retrouvé les deux autres dans les leurs.

 

crédits photo : Uppy Chatterjee (CC BY-NC-ND 2.0)

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13 responses to “Le style comme signature 2

  • Muriel

    Toujours aussi intéressant. J’ai reconnu l’un d’entre eux, mais c’est plus dur quand on ne connaît que l’un des trois protagonistes.

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    • Eugénie

      Personne n’a eu le tiercé !
      Et en soit c’est une donnée intéressante, je trouve. Il y a probablement un biais dans ces portraits auquel je n’avait pas pensé : je parle de ce que je vois moi, de ce qu’intéresse dans leur style (et probablement ce que je ne sais pas faire ou ce qui me manque), mais on est loin de l’étude de style, de l’analyse poussée, exhaustive ou critique. Ce qui de toute façon n’était pas le but. :)

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  • Doc Dandy

    J’aimerais témoigner avec l’un de mes joueurs.

    N. est un analytique, toujours à réfléchir au jeu que ce soit dans la partie méta ou la partie roleplay.
    Ses personnages sont toujours compétents, spécialisés et un peu solitaire. En jeu il se lit peu et est souvent atteint du syndrome de l’orphelin sans attache. C’est aussi un acteur à minima, il change rarement de ton, ne fait pas beaucoup d’effort pour s’immerger dans son role et un peu en retrait.
    Par contre il réfléchi très fort sur le scénario et à sa résolution (quand il y en a un) ou à ses objectifs en tant que personnage. Et agit en conséquence.
    Technicien fin, il a tendance à « optimiser » ses personnages pour les rendre les plus efficaces possible. Il arrive même à le faire sur des jeux qu’il n’a pas lu, c’est presque un sixième sens.
    Autour d’une table il ne fait pas cavalier seul mais reste « à part » des autres et s’engage clairement dans la direction qu’il s’est choisi.

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  • Dracul

    Quand tu dis « l’effet produit par le jeu des autres joueuses », ça serait cool de réfléchir à des outils/moyens pour voir cet effet de façon concrète (genre mesure quantitative et qualitative), non ?

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  • felondra

    Intéressant comme toujours :)

    Peut-être que le style d’une joueuse, c’est aussi le méta au sens plus large: qui va amener à manger, qui va prendre des notes, qui va prendre sur lui de faire le rapport de partie en ligne ou planifier la séance suivante ou proposer le jeu auquel on pourrait jouer (qui va jouer plus « social » si j’ai bien compris le podcast de Thomas Munier sur les atomes rôlistes). Voire les disponibilités des joueuses: j’évite dorénavant de jouer avec certain-e-s parce qu’illes ont des disponibilités insuffisantes, que je sais qu’illes annulent beaucoup de séances, etc. Autant de critères qui définissent aussi le style d’une joueuse ;)

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    • Eugénie

      Mmmmm… c’est délicat. :)

      Spontanément j’ai envie de dire non, mais tout dépend de comment tu délimites la partie et l’acte de jouer. Personnellement, je ne vais pas si loin dans l’englobage, mais je comprendrais que d’autres le fassent.

      Pour moi les aspects que tu cites sont propres aux personnes, pas aux joueuses-en-jeu. Or, avec le style, je n’essaie pas de dire qui sont les joueuses en elles-mêmes mais « comment elles jouent ».

      Je peux dire de tel auteur en littérature « lui il sort un livre tous les 10 ans », ça le caractérise comme personne et ça va avoir un impact sur la façon dont j’apprécie son livre quand il arrive enfin, mais je ne le mentionnerais pas pour parler de son style littéraire…

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      • felondra

        Ah oui, ça doit être en fonction de la personne, parce que pour moi ça fait partie de la manière dont une personne aborde une partie (au même titre, quelque part, que son rapport à la prise de parole, à relancer le rythme en se plaçant « en MJ », etc., éléments que tu reprends dans ton article).
        Par exemple, quelqu’un qui fait des recherches sur le sujet traité (qui aurait lu « La guerre n’a pas un visage de femme » avant un Night Witches, par exemple :p ), qui cherche des visages pour les PnJ sur internet, bref qui s’investit dans la partie hors du temps à table, « fait parler » son style.

        Pour reprendre ton exemple, pour moi un auteur qui sort un roman tous les dix ans parce qu’il fait des recherches, qu’il va se fondre dans un milieu, qu’il retravaille énormément, ça fait partie de son style (je saurai que ce qu’il dit est informé, que sa fiction est plus proche du réel, qu’il a mûri le rapport à son sujet). De même si il ne passe pas dix ans à écrire mais se permet d’attendre « l’inspiration », d’avoir une vraie envie de traiter un sujet, un vrai angle, une vraie porte d’entrée. En général j’ouvrirai son livre avec une confiance, un apriori positif.
        Pour prendre un contre-exemple, je suis souvent méfiant quand j’aborde un roman d’un auteur qui en sort un tous les six-neuf mois (par exemple Amélie Nothomb en Belgique). Ca sent l’usine, ça fait partie de son « style », de ce qui le singularise dans son rapport à l’écriture.

        Je trouve ça dommage de se « braquer » sur ce qui se passe à table. Pour moi, le style d’une joueuse (pour reprendre ton interrogation de début de billet 1, « pourquoi on me prend/ne me prend pas MOI ») s’exprime dès qu’il y a interaction entre cette joueuse et le jeu qu’on va jouer: lire la base, se renseigner, proposer des dates, faire un échauffement dans son coin ou relire les notes de la dernière fois pour se mettre dans l’ambiance, prendre des notes à table, etc. Tout ça parle aussi de quelle joueuse on est (et, par ricochet, de qui on est nous mais ça, comme tu le dis, c’est présent dès qu’on s’assied à table pour faire du jeu de rôle).

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      • Eugénie

        Au contraire. Je pense que je gagne à séparer « démarche » et « style » et que mélanger les deux diluerait mon propos. Et je te remercie pour cette micro-épiphanie, il va falloir que je mette ça à plat dans un billet… parce que jusqu’ici je ne me le formulais pas aussi clairement. :)

        « Quelle joueuse je suis » et « quel est mon jeu de joueuse » sont deux questions différentes pour moi. Pour revenir à la Littérature: si, devant un texte, je me demande ce qu’a voulu dire ou faire l’auteur, je vais réfléchir à sa démarche. Et c’est une question qui m’intéresse peu pour l’instant. Si je me demande pourquoi ce texte produit tel effet sur moi et comment il y parvient, alors je pense au style.

        De même que pour une joueuse, le fait qu’elle fasse des recherches (ou pas) ne rentre pas pour moi dans le cadre de son jeu de joueuse. Par contre, je vais noter que ses interventions sont précises, par exemple. Ou inspirées. Ou détaillées. Ou encyclopédiques. Ou fluides. Mais elle peut avoir énormément travaillé la doc en amont et ne pas savoir la mettre en jeu (ce que je faisais beaucoup au début), ou au contraire n’avoir qu’une poignée de détails marquants en tête et savoir les placer de façon efficace dans la partie. Pour moi, ce n’est pas le fait de se documenter qui apparaît dans le style, c’est que ce que la joueuse fait de ses connaissances dans la partie.

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      • Doc Dandy

        Tu as écouté le podcast d’Altaride sur les strates? J’y pense parce qu’ils évoquent l’aspect META/SOCIAL du comportement en jeu et je pense qu’on ne peut pas l’affaire l’impasse dessus. Evidemment c’est à séparer des comportements très externes comme le fait d’arriver à leur ou d’avoir lu le livre de base…

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      • felondra

        Avec plaisir Eugénie :) Et je comprends mieux ce que tu mets derrière aussi, du coup :p

        Et oui Doc, j’ai écouté le podcast sur les strates, c’est très intéressant :)

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  • Du rôle dans les dés | Élucubrations ursidées

    […] il me semble ce à quoi Eugénie se réfère quand elle parle de « style comme signature » ; par exemple on a le cas à ma table de Deadlands d’une joueuse dont les […]

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