Le style comme signature 1

Où Eugénie se demande : pourquoi on m’invite moi à une table ?

Hofner, Sheet Music

J’imagine que cette question ne peut s’envisager que dans une configuration de jeu particulière, c’est-à-dire quand on est un pool de bons joueurs et bonnes joueuses plus important que ce qu’une table ne peut en contenir : c’est le cas de notre hype parisienne actuellement, c’est le cas de ce réservoir inépuisable qu’est la communauté rôliste virtuelle.

J’ai bien conscience que pour beaucoup, beaucoup de rôlistes, la question ne se pose même pas : on joue entre amis, ou on peine à récupérer des gens que ça intéresse pour monter une table, pourquoi tu nous nargues avec tes histoires d’abondance, Eugénie ?

Parce qu’avec l’abondance arrive la possibilité de choisir. On en arrive à la notion de casting et de critères : s’ils ne sont pas acculés par l’amitié ou le manque de participants, pourquoi des joueurs ou des MJ viennent me proposer à moi de participer à telle partie ou telle campagne ? Et vice versa, pourquoi telle partie ou telle campagne, ils ne me la proposent pas ?  Est-ce que leurs critères s’appliquent à mon jeu ou à ma personne ?

Et derrière ces questions de pur egotrip, arrivent les plus délicates : qu’est-ce qui m’est propre ? qu’est-ce que moi j’apporte à une partie ?

 

Mon univers de joueuse

On peut dire d’un auteur ou d’un MJ j’aime bien ses univers. Je pense qu’en tant que joueuse j’apporte le mien à la table moi aussi. Ce que j’appelle mon univers, ça n’est pas exactement la phase de wordlbuilding d’un Apocalypse World, c’est plutôt la couleur de mon imaginaire : le genre de personnages que je propose, le genre de scènes que je provoque par une série de micro-choix, des obsessions thématiques qui affleurent dans mon jeu, ou encore le type d’ambiance que je contribue à poser dans la fiction.

Sur notre campagne d’Itras By jouée cet été, nous avions une palette de joueurs très différents avec des styles très colorés. Chacun a apporté des thématiques et des ambiances qui lui étaient propres : délire de puissance, affaires louches, romance, mélancolie, ambition artistique, retards de loyers, etc.

Il m’est arrivé de dire, aux débuts de ce blog, « ce qui sort de ma tête, c’est intime, c’est perso, c’est fragile ». Quand je joue, même si la proposition du jeu est très claire, même si l’univers de l’auteur ou du MJ est très riche, je donne à voir un aperçu de mon paysage mental aux autres, quelque chose de personnel.

Au-delà de mon imaginaire, il y a mon horizon de joueuse, à savoir mon expérience et ma perception des choses : les perches que je saisis et celles que je laisse filer, les détails auxquels je m’intéresse et ceux que je laisse de côté, les questions que je pose et ma façon de comprendre ce qui est dit à la table.

 

Joueuse-interprète

Tant qu’on parle de comprendre… parlons mécaniques de jeu.

(hein ? mais… ? Eugénie ??)

Mais oui mais bon, en terme d’interprétation, je ne vais pas te saouler avec mon roleplay, c’est un peu l’évidence. Je pense qu’il est acquis que l’incarnation de mon personnage est une façon flagrante d’exprimer mon style de joueuse à la table. Notamment parce que dans les scènes de roleplay, on laisse souvent les règles de côté pour privilégier la fluidité des dialogues, et que je suis autrice de mes dialogues justement.

Le fait que je propose l’idée de mon personnage, que je choisisse ses caractéristiques ou des traits, que je lui trouve des relations, un background, etc. c’est un espace où, je pense, il est admis que j’exprime mon style de joueuse, que j’apporte ma patte, ma signature.

Cependant, même si on me refile un pré-tiré, ou même si je me contente de jouer basiquement ma feuille de personnage, je crois que j’apporte une interprétation personnelle. C’est mon interprétation d’un personnage, au sens quasiment théâtral ou musical du terme : une comédienne donne à voir quelque chose à partir d’un texte, une musicienne donne à entendre quelque chose à partir d’une partition, une joueuse donne à voir quelque chose à partir d’une feuille de perso. On passe de données fixes, abstraites, communes, à une évocation concrète, vivante, personnelle.

Pour un même pré-tiré, par exemple, je pense que je vais produire un personnage qui sera un peu différent du même pré-tiré joué par un autre joueur. Avec les mêmes données de base, mon interprétation va différer de celle de l’autre joueur : la façon dont je comprends ses caractéristiques et son background, du sens que je leur donne à la lecture, et puis la façon dont je les mets en jeu, dont je les donne à voir ensuite.

Je me permets de pousser le raisonnement un peu plus loin en tant que joueuse moderne et libérée : aux tables où je joue, parce que les règles sont connues des joueuses et que nous sommes plus ou moins en auto-gestion sur leur appréciation (même quand il y a un MJ), je suis aussi interprète des mécaniques de jeu dans leur ensemble. Pas forcément au sens des furieux d’Apocalypse World qui s’entre-déchirent pour savoir si tel move était bien un Going Agro, mais sens de traduire un principe abstrait et fixe dans une fiction live, mouvante et pas toujours claire.

Traduire une situation de jeu en terme de règles (« on est dans un conflit, là ? ») et voir si ça correspond à leur application (ou pas), c’est une interprétation. Même si la règle est extrêmement claire, la situation ne l’est pas toujours, et tout le monde n’en aura pas forcément la même lecture. Une fois les mécaniques convoquées (« sacrifice ! c’est moi qui remporte le conflit ») il s’agit encore de traduire le résultat en terme de fiction, de nouvelle situation de jeu…

Bref, mon interprétation peut largement colorer la partie, que ce soit l’appréhension et la mise en jeu de mon personnage, ou carrément les mécaniques de jeu si on me laisse plus de liberté et de prise sur la partie (jeux sans MJ, large partage de responsabilités, tables auto-gérées).

 

Mes gestes rôlistes

Je ne dirais pas que mon style de joueuse sont les gestes en eux-mêmes, mais plutôt le fait que je choisisse d’utiliser celui-ci pour répondre à une situation donnée plutôt que celui-là, pour privilégier tel effet plutôt que tel autre sur la partie. Il y a ma façon de les exécuter aussi, mon élégance ou ma maladresse.

Concéder est, je pense, une figure de style. Savoir concéder est de l’ordre de la technique, mais l’aisance, la spontanéité, la fluidité avec lesquelles je vais le faire, c’est mon style. Le contexte dans lequel je vais concéder et ceux dans lesquels je ne concède jamais, ce sont aussi des aspects de mon jeu qui me sont propres.

J’en ai déjà parlé en terme de techniques dans les précédents billets donc je ne rentre pas dans les détails, petit récap’ rapide pour ceux qui prennent le train en route (bon courage) il y a :

  • ma façon d’investir l’espace de jeu : si je suis pro-active, témoin, accompagnatrice, pilier, etc. ;
  • ma façon de donner à voir les actes de mon personnage, ses pensées, mes intentions de joueuse, etc. ;
  • ma façon d’utiliser les règles  : si je les subis, si je les convoque quand ça m’arrange, si je minimaxe ; si je m’en sers comme béquilles ou au contraire comme partition, etc. ;
  • ma façon de communiquer : les canaux que je privilégie (le commentaire meta, le sous-titre, les mimiques, les regards, les mécaniques, etc.) et les moyens que je privilégie (la description, l’incarnation, etc.) ;
  • ma façon de me positionner par rapport aux autres à la table : si je suis en soutien ou en lead, la façon dont je prends la parole, si je donne mon arbitrage, mon approbation, etc.

 

 

Et là je fais une petite pause, et puis on reprend après.

Pour info, j’ai mis peu d’exemples dans ce billet, ne panique pas c’est fait exprès. Ils arrivent dans le prochain.

Et à part les exemples, la suite est toujours en cours de réflexion, donc n’hésite pas à réagir en commentaire, c’est toujours plus sympa quand ça bougloute à plusieurs…

 

crédit photo : OddWeird (CC BY 2.0)

crédits réflexions : Julien Pouard, Vivien Féasson, Julien Epiphanie

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3 responses to “Le style comme signature 1

  • DaftFlo

    C’est la notoriété ça attire :p

    Plus sérieusement, les réflexions et remarques que tu partages et discutes (débattre, reconnaitre ses torts, diversité des sujets, …) montrent que tu essais de bien faire pour toi, pour les autres personnes autour de la table, pour l’histoire et le jeu.
    Je parle aussi bien en tant que joueur que MJ mais avoir quelqu’un autour d’une table (ah oui ! je ne pratique que le JdR papier … et je n’arrive pas à faire tout ce que je veux alors les autres supports …^^) qui fait avancer les choses ça donne envie de le récupérer et se le garder « au chaud » pour la prochaine partie. Et cela est augmenté si la personne est prête à explorer (non pas les contrées du rêve) mais différents style, jeu ou support/mécanique de jeu.

    Je participe à quelques salons / conventions / festival depuis plusieurs années (rayer la mention inutile) et j’ai constaté la même chose (je ne suis pas le seul obviously). C’est d’ailleurs parfois drôle ou enrichissant quand tu fais jouer plusieurs fois les mêmes scénarios ou personnages pré-tirés et que les personnes présentes agissent (très) différemment, qu’elles soient des rôlistes, ton petit frère ou papa-qui-accompagne-son-enfant n’a que peu d’influence je trouve.

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  • Du rôle dans les dés | Élucubrations ursidées

    […] d’ailleurs il me semble ce à quoi Eugénie se réfère quand elle parle de « style comme signature » ; par exemple on a le cas à ma table de Deadlands d’une joueuse […]

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