Libreté

libreté

 

Ce n’est pas tous les jours que je te fais l’éloge d’un jeu. Enfin, d’un jeu qui ne serait pas de Thomas Munier veux-je dire… Comme quoi, avec la maturité, l’expérience, la jeune Eugénie se diversifie comme groupie.

Tu ne l’ignores pas (ou alors mais t’étais où ?) le financement participatif pour Libreté a été lancé cette semaine. Comme on vient tout juste de finir la campagne test avec Vivien « Mangelune » Féasson himself, j’en profite pour te faire un retour presqu’à chaud, ça sera ma façon de participer au spam ambiant. Je ne suis pas très familière avec l’exercice de la critique, d’autres s’y sont déjà livrés avec plus d’élégance que je ne saurais faire, et je ne comptais pas tellement faire dans la mesure et l’analyse, alors considérons que c’est plutôt un débrief de joueuse après une série de parties qu’elle a kiffées.

Le compte-rendu de la campagne est à retrouver du côté du lundi. Les deux premiers épisodes sont en ligne et la suite devrait arriver rapidement.

L’éclaircie
Tiffany, César et les enfants perdus

 

Playbooks

Tous les archétypes de gamins étaient tentants et évocateurs. J’ai choisi le playbook du Ptit Bout, le gamin plus jeune et dont il faut s’occuper, qui traîne dans les pattes des autres avec son doudou. Le doudou était un plot de chantier mais peu importe. Je sortais d’un personnage d’inquisitrice fanatique accompagnée d’un bourreau, j’ai apprécié le grand-écart. J’ai adoré mon PJ, et quand les autres ont commencé à loucher sur les moves d’autres playbooks pour faire évoluer leurs personnages, moi j’ai préféré rester sur ce que j’avais. J’espère qu’il ne grandira jamais.

Nous avions donc une Brute, un Bizarre et un Ptit Bout, et nous avons été rejoints dès la 2e session par une Princesse.

 

Rainyverse

J’aimais déjà l’ambiance singulière de Perdus sous la pluie et qu’on appelle désormais le Rainyverse : la pluie permanente sur la ville, le décor gris, l’absence inexpliquée des adultes, le temps flou (depuis combien de temps sommes-nous livrés à nous-mêmes ? pourquoi trouve-t-on encore des denrées non périmées dans les maisons abandonnées ?) et surtout les sirènes, ces monstres qui naissent des flaques et peuvent prendre n’importe quelle forme, même celle d’un enfant, même celle d’un chuchotement dans le noir…

J’ai adoré revenir dans cet univers pour Libreté, le nourrir et m’en nourrir. Comme Millevaux dans un autre genre, c’est un paysage qui me fait particulièrement vibrer et dont j’apprécie beaucoup l’indétermination : on saisit une ambiance, des principes, et chacun ajoute de la viande sur l’os, y allant de ses propres peurs, ses propres échos de cauchemar ou de jeux d’enfant.

Au milieu de cette ville fantôme, notre Libreté était à la fois complètement absurde et assez exaltante, sur le modèle de La Piscine de Roubaix, un musée dans une ancienne piscine municipale. J’ai énormément aimé la façon dont nous avons pu créer un cadre aux contours flous et dont le MJ s’est approprié nos apports pour nous les retourner sous un nouveau jour ensuite.

 

Emotions

Les relations inter-PJ ont été d’une cruauté et d’une violence tout à fait intenses et propres à l’enfance. Avec autant de capacité à se pardonner et à se consoler les uns les autres qu’à se pourrir ou à aller trop loin. L’intégration de la Princesse (et de trois autres enfants) a pris une session entière de chamailleries et de luttes d’influence au sein du groupe. Quand j’étais petite on appelait ça faire sa Marie-Commandante. Une séance où l’aventure n’a pas avancé, mais où nous avons surfé sur notre propre jubilation à jouer des enfants, à prendre tout ce qui nous passait sous la main pour suivre une impulsion. Et je dois avouer que j’ai très rarement éprouvé ce mélange de surexcitation et lâcher prise en jeu de rôle, à part sur certaines sessions d’Itras by.

Dans un registre plus noir, jouer des enfants nous a permis aussi d’aborder des sujets qui sont moins flagrants dans nos parties habituellement, comme la peur de l’abandon ou de la solitude, la suffocation de l’impuissance ou de l’injustice. Au milieu des chamailleries, nos enfants étaient facilement balayés par une vague de tristesse, de regrets, de culpabilité, etc. Au fond, nous voulions que quelqu’un nous aime, prenne soin de nous et nous dise que tout allait bien se passer, et personne ne pouvait nous donner ça. Un écho assez terrible de nos vies d’adultes ?

Néanmoins, notre campagne a échappé au mélo et au pathos, et rétrospectivement je suis assez fière de la façon dont les émotions les plus complexes ont été jouées dans la pudeur : à la fois discernables et implicites. J’imagine qu’on peut jouer à Libreté sans s’encombrer, juste pour le kiff de jouer des craquages enfantins, ou au contraire en se plongeant dans l’émotion la plus tragique… Mais j’ai eu beaucoup de plaisir à jouer entre ces deux pôles, sans trop m’approcher de l’un ou l’autre.

Les Craquages proposés par le jeu (à l’initiative du MJ et/ou des joueurs) ont permis des pics de tension et de défoulement assez jouissifs et sévères dans les relations. J’ai suivi ces échanges quasiment en spectatrice, car tout le monde aime Le Ptit Bout, c’est ce qui compense sa grande vulnérabilité à l’extérieur. J’ai adoré être protégée par tous d’une façon ou d’une autre, avec une sensation de quasi-invulnérabilité et en même temps de fragilité totale. J’ai pu rester en marge des querelles tout en mettant les pieds dans le plat à la moindre occasion, en toute innocence. Mais souvent, en voulant être gentil, les enfants sont maladroits, et je n’ai pas échappé à la bile noire pour autant.

 

La bile noire

Je n’ai pas assez de bagage ludique pour qualifier une mécanique de géniale, et puis ça ternirait ma réputation de joueuse qui se fiche des règles que j’ai déjà eu bien du mal à construire. Donc en toute retenue, la bile noire c’est un outil… sympathique. Voire franchement cool.

La bile noire, c’est ce qu’on pioche quand notre PJ ne va pas bien, quand il a été atteint par quelque chose, quand une angoisse est en train de monter, quand il accuse un choc. Et c’est moi joueuse qui choisis d’en piocher pour mon PJ. J’en ai déjà parlé ici, alors je ne vais pas refaire le topo sur le paradigme c’est celui qui subit qui décide (quote Thomas B). Mais maintenant qu’on y a goûté en jeu, c’est difficile de s’en passer sur d’autres tables.

D’autres aspects de cette bile dont je n’ai pas parlé, c’est le plaisir qu’on a comme joueuse à faire piocher ses petits camarades : le Ptit Bout a souvent posé des questions innocentes sur des sujets que tout le monde tenait à éviter ; le Bizarre a souvent collé des malaises ; la Princesse a humilié des enfants plus qu’à son tour et la Brute a collé les miquettes à tout le monde, même quand elle voulait pas. Bref, malgré une répartition assez traditionnelle des rôles joueurs/MJ, nous n’étions pas « tous contre le MJ », et tout le monde a participé à faire tourner la bile, en complicité me semble-t-il.

La bile peut aussi être une genre de partition à suivre : quand le Craquage est imminent vu le stock de bile, la joueuse a tout intérêt à commencer à ouvrir des failles dans son Ptit Bout si elle veut que ça ait de la gueule quand il ouvrira les vannes. Soudain il se souvient qu’il veut ses parents, qu’il a faim, qu’il est tout seul, qu’il s’est perdu, qu’il a peur du noir, etc. Ce n’est pas forcément au MJ de se taper tout le boulot pour proposer un Craquage adéquat, et il y a un plaisir à tendre des perches dans la fiction quand on voit que le MJ est en train de compter mentalement les jetons que certaine a accumulés devant elle. Une chouette façon de jouer ensemble et non en force.

[J’en profite pour placer en toute modestie que dans le dernier Di6dent, j’échange avec Khelren au sujet des rapports de force à nos tables : entre autres, je suis persuadée qu’on peut séparer « pouvoir sur la fiction » et « pouvoir sur la table ». A Libreté, par exemple, bien qu’un MJ prenne en charge le décor, l’Averisté et les figurants, la joueuse choisit de piocher ou non de la bile noire selon ce qu’elle sait/ressent de son personnage, et elle choisit également de s’auto-attribuer ses points d’expérience. Elle est grande. Elle décide.]

 

Aller trop loin

Un autre point qui m’a beaucoup plu, c’est un apprentissage à faire dans l’interprétation des résultats de dés. Quand on fait un jet, on ne risque pas les habituels échec/réussite partielle/réussite, mais un échec/réussite/réussite excessive. La réussite excessive, en gros, c’est quand le PJ va un peu trop loin dans son élan et qu’il se mord les doigts d’avoir obtenu ce qu’il voulait. Ô comme j’ai connu cette sensation, étant gamine ! Je trouve ce mécanisme très juste et bien vu pour m’aider à retrouver ça.

Et c’est là qu’on prend conscience de nos propres automatismes : nous avons parfois eu tendance à gérer les réussites excessives comme des réussites partielles, sans faire gaffe, parce que nous étions dans le flow et qu’on a l’habitude de jouer comme ça. Il y avait un exercice mental pour nous tous à chaque réussite excessive à nous demander comment traduire ça dans la fiction. Quelque part, j’ai retrouvé l’apprentissage qui nous avait été nécessaire à nos débuts sur Inflorenza, quand nous devions nous obliger à réfléchir à nos échecs avant de lancer les dés et à en faire des portes ouvertes vers autre chose, plutôt que des murs.

En ce qui me concerne, je considère cet exercice comme un enrichissement potentiel de mon jeu de joueuse. Quand j’aurai intégré l’automatisme, évidemment. Il va falloir rejouer, alors. Dur.

 

Pour revenir à la campagne, c’est une des trois plus belles que j’ai pu jouer en 2016, aux côtés des Sels de Millevaux et d’Itras By, même si les trois n’ont rien à voir entre elles. Alors certes, je n’ai pas lu le livre, et j’ai eu la chance d’y jouer avec des joueurs particulièrement formidables, autant dire que je ne suis pas super bien placée pour te dire d’aller l’acheter. A la limite, on va dire que c’est ton choix, d’accord ? Mais si jamais… ça se passe par ici.

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