Les propositions 2

Bras de fer

Je me rends bien compte que je m’embarque sur un thème beaucoup plus théorique que d’habitude et que je n’ai pas forcément les outils pour le traiter correctement. Je ne vais donc pas très loin ni très vite, et c’est un sac de nœuds invraisemblable dans ma tête. N’hésitez pas à me reprendre en commentaires, ou à m’indiquer des ressources, j’avance tellement à tâtons que toute lumière sera la bienvenue.

J’avais annoncé un billet sur « accepter une proposition » et « formuler une proposition acceptable » mais je me retrouve à faire un détour par le refus en jeu. Petit crochet par des routes secondaires.

Attention, pour tout ce qui va suivre je ne prends pas en compte les refus pour cause de contrat social ou assimilé, quand une joueuse dit stop parce que le jeu va trop loin pour son propre confort ou sa sensibilité. Ces refus-là n’ont rien à voir avec un fonctionnement ordinaire en partie, et évidemment qu’ils doivent être exprimés directement et respectés sans négociation aucune.

 

1. La négociation entre joueurs pour la fiction

Réfléchir aux propositions m’a amenée à mettre le doigt sur quelque chose qui me déplaît profondément en jeu et que je n’avais pas identifié avant : la négociation entre joueurs pour la fiction. Or, je crois que cette façon de procéder participe quasiment de la définition du fait de jouer en jdr : on part du principe que les joueurs font tous des propositions contradictoires, et on négocie pour savoir quelle proposition retenir (avec l’aide d’un arbitre et/ou d’un système).

Si j’ai bien compris (mais je peux me planter) c’est ce sur quoi se penchent essentiellement les auteurs de jeux : comment canaliser cette négociation pour qu’il en sorte une belle partie, comment faire pour que les propositions qui vont être sélectionnées soient orientées dans la même direction, etc.

Mais je crois que ça n’est pas comme ça que moi je joue ou que j’envisage le jeu. Je tiens à préciser d’emblée que je ne dis pas, à aucun moment, que c’est une mauvaise façon de jouer, juste qu’elle ne me convient pas totalement à moi. Je découvre que tout ce que je bidouille sur le blog depuis mai dernier est en réalité une vaste stratégie globale de contournements et de compromis à mettre au point entre joueurs pour ne pas déclencher ces phases de négociation.

 

2. Le refus

Ce qui me déplaît dans la négociation entre joueurs, c’est que des propositions vont être refusées. Ce que j’appelle refuser une proposition, c’est dire en substance non, j’ai une autre idée à la place, ou même simplement non, on n’intègre pas ça dans la fiction. De ce que j’ai compris, ce droit de veto est assimilé à la responsabilité (ou l’autorité) sur la narration. Dans un jeu avec MJ, je joueur a théoriquement droit de veto/le dernier mot sur tout ce qui touche à son pj, le MJ sur le reste. Dans un jeu à autorité partagée, les règles répartissent le droit de veto entre les joueurs, différemment selon les jeux.

Je l’avais déjà évoqué dans Concéder entre joueurs, pour moi le refus ou l’invalidation d’une proposition a quelque chose d’extrêmement désagréable.

Si je prends un exemple de combat, ce sera peut-être plus parlant. Dans l’exemple suivant, l’une des deux joueuses peut être un MJ ou pas, ça n’est pas très important. Pour ne pas m’embarquer dans des détails mécaniques ou des considérations sur le bien-fondé de telle ou telle règle, posons que la joueuse B a effectivement l’autorité pour refuser la proposition de la joueuse A. Elle a le droit de le faire, que ce soit parce qu’elle vient de remporter le conflit, parce qu’elle a une carac’ suffisamment gonflée, ou autre. Ce n’est pas mon problème ici. On peut même aller jusqu’à poser que le résultat validé par les deux joueuses est que le personnage B va perdre une main.

Joueuse A : Je sors un couteau, c’est le couteau de mon frère que tu as tué. Je t’immobilise la main pour te la trancher avec.
Joueuse B : Non, je vois plutôt le truc comme ça : Dès que je te vois je me jette sur toi, nous roulons ensemble vers les rails, et la locomotive qui arrive me roule sur la main.

Pour moi, il y a un refus de jeu ici, dans la mesure où le couteau de A s’est évaporé et son geste n’est pas entré dans la fiction. La proposition de B l’a écrasée. Peu importe qu’une des propositions soit plus intéressante que l’autre ou pas. Peu importe que les règles confèrent à la joueuse B le dernier mot sur cet événement. A partir du moment où je propose mon idée à la place de ce qui vient d’être dit, je refuse.

Or, je suis convaincue que ce refus est contournable la plupart du temps. Notamment par la façon dont je formule mes propositions.

 

3. Dire non sans refuser

 

Enchaîner un mouvement

J’ai posé la semaine dernière que quand je joue, je fais en réalité des propositions sur deux niveaux. Je considère que les autres joueurs peuvent me refuser tout ce qui appartient au premier niveau (mon personnage n’atteint pas son objectif, n’arrive pas au bout de son intention, n’aboutit pas son action), mais pas ce qui appartient au deuxième (les éléments que j’introduis dans le jeu).

Pour reprendre mon exemple de couteau et de locomotive.
Je considère que B pouvait refuser la proposition « le couteau va me couper les doigts » (niveau 1) en l’en empêchant, en faisant avancer la fiction vers autre chose. Mais pour moi ce n’est pas correct de refuser la proposition « le personnage de A sort un couteau et est déterminé à s’en servir » (niveau 2). Ce qui pourrait se résoudre comme suit :
Joueuse B : Au moment où tu vas abattre le couteau, je dégage brusquement ma main, le couteau se plante profondément dans le bois, impossible de l’en retirer. Je me jette sur toi, nous roulons ensemble vers les rails, et la locomotive qui arrive me roule sur la main.

C’est un peu la même différence qu’entre l’aïkido et le bras de fer. Si je veux empêcher que le mouvement aboutisse, je peux enchaîner sur l’impulsion de l’autre, sur son énergie, sa propre amorce de mouvement et la diriger vers quelque chose qui m’intéresse. Mais à aucun moment je n’aurai annihilé des éléments qu’il apportait à la fiction.

 

Inviter à corriger ou modifier par le doute

C’est quelque chose dont j’avais parlé en commentaire par ici, même si je ne sais plus sur quel billet : transformer le refus en invitation à corriger. C’est une simple question de formulation : il me semble que poser une question au lieu de dire « je ne suis pas d’accord » procure un gain de confort assez incroyable.

C’est un aspect que j’apprécie énormément sur notre partie en cours d’Apocalypse World  : quand le MC désapprouve, ou aimerait orienter le jeu autrement, il nous pose des questions. Je ne parle même pas des questions vraiment typées AW (mais qui c’est ce type ? qu’est-ce que tu fais là ? etc.) mais de simplement formuler une correction en je peux me tromper mais… tu n’avais pas dit qu’il était au premier étage ? c’est quand même carrément plus smooth que ça ne marche pas, il est au premier étage, je vous rappelle.

Quelque part, il s’agit de demander plus de matière pour être convaincu, de travailler ensemble à intégrer la proposition dans la fiction d’une façon qui plaise à tous.

 

En faire des caisses

Sur une séance récente de Smallville, j’ai pu constater l’efficacité d’un joueur qui en fait des caisses, dans le bon sens du terme. Je pars du principe qu’effectivement il y a un bon sens à l’expression en faire des caisses, qui n’a pas forcément grand chose à voir avec écraser tout le monde sous le poids de mon roleplay.

MJ (après avoir décrit un client du restaurant, dont le pj est le patron) : Ce visage-là, tu le connais, tu n’aurais jamais pensé le revoir ici.
Joueur : Je reste impassible.
(si on s’arrête là, pour moi il y a un flop, en tant que spectatrice je vois la perche tendue par le MJ s’enfoncer dans la vase et disparaître lentement… sauf que le joueur ne s’est pas arrêté là dans sa formulation)
Joueur (suite) : Je reste impassible. Impassible. Im-pas-sible. Une porte de prison aurait plus d’expressivité que moi. Je lui propose le menu et je ne laisse rien paraître.

Bon ok, à l’écrit ça passe moins bien. Mais en insistant à ce point sur son absence de réaction, pour moi le joueur envoie le signal au MJ qu’il a bien vu la perche et qu’il compte bien jouer avec. Qu’il est exactement en train de jouer avec.

Révélation pour la jeune Eugénie. La prochaine fois que je veux que mon bonhomme en ignore un autre par exemple, la situation désagréable par excellence, non seulement je dirai que je l’ignore, mais je vais l’ignorer royalement, je ne poserai pas les yeux sur lui, je regarderai ailleurs, etc. Je ferai ce qu’il faut pour que le joueur derrière le personnage (qu’il soit joueur ou MJ) sache bien que je ne nie pas sa présence, au contraire, je serai en train de jouer avec.

Et c’est une attitude qui peut se transposer à un paquet de situations, pas seulement celles qui ressemblent à du refus. En faire des caisses permet à la fois de signaler « je suis en train de jouer » et aussi, par le temps de jeu et de parole pris pour le faire, de laisser le temps aux autres de percuter.

Si je reprends mes exemples de Murder Party déjà cités ici et : quand je vais pour quitter l’espace de jeu, je le fais avec fracas et après avoir fait un scandale, je dévale un escalier, je prends mon manteau et enfin j’arrive sur le perron ; de même quand tel joueur prend un couteau pour foncer sur un autre, il est bien plus visible que s’il y allait à mains nues, et il prend le temps de traverser le jardin… parce qu’alors personne ne peut ignorer nos intentions et nous laissons aux autres quelques instants pour réagir.

 

Voilà pour le détour… je me permets de conclure avec quelques nuances. D’une part, parce qu’on commence à me demander ce que je fous pendant les parties, je dois avouer que ce que je bricole ici comme décorticage et prise de tête, je ne le fais pas en jeu. Quand je joue, je joue.
D’autre part, ce que je développe par ici comme une « bonne pratique » n’est pas absolu. Il n’y a pas de recette, sinon c’est trop facile. Je ne considère pas qu’il faut systématiquement s’interdire de refuser en jeu, et j’ai déjà été confrontée à des refus qui sont très bien passés (surtout parce qu’ils ont été suivis de concession immédiate, certes). C’est une question de confort, et c’est à chacun (à mon avis) de le trouver le sien en jeu.

 

crédit photo : Sara Hasard (CC BY-NC-ND 2.0)

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