Le MJ, un joueur comme un autre – 1

Coach

J’ai annoncé dès le départ que je ne parlerai pas des MJ sur ce blog, parce que je voulais que cet espace soit avant tout un espace consacré aux joueurs. Mais, comme on me l’a beaucoup fait remarquer, c’est compliqué de poser la limite entre l’un et l’autre. Et mon coach et néanmoins ami, également parrain officiel de ce blog, m’ayant signalé à plusieurs reprises qu’il serait bienvenu de traiter le sujet du joueur-MJ ou du MJ-joueur, je lui ai répondu la même chose que lui quand je lui demande un pnj à la volée : « d’accord mais c’est toi qui t’en occupes ».

Voici donc le premier article invité, et avec lui la création d’une nouvelle rubrique, signé Epiphanie (le taulier du lundi). Pour vous les MJ.

Eugénie

 

Où il fait son bilan des 25 ans

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais la taulière est parfois un peu contradictoire. Elle considère le MJ comme un joueur comme les autres mais omet soigneusement d’en parler, sous prétexte que d’autres le font. Et malgré ces velléités égalitaristes, elle s’entête à écrire pj en minuscules et MJ en capitales…

J’ai passé des années à dire que j’étais avant tout un MJ, un représentant de cette caste qui règne sur sa table, qu’il soit plutôt despote ou monarque éclairé. La transition s’était faite naturellement : je joue depuis longtemps, j’ai toujours eu l’ascendant du nombre d’années de pratique et donc comme une certaine tradition rôlistique le voudrait, j’ai toujours eu la préséance pour maîtriser. Tout ceci semblait aller de soi jusqu’à ce que la reprise d’une activité très soutenue et la découverte de tas de nouveaux jeux, il y a trois ans, contribue à changer du tout au tout ma pratique, mais aussi ma façon de me la représenter.

Vous le voyez venir, c’est là que je devrais parler de The Forge… mais pas que finalement. Le premier choc s’est fait avec Tenga et la découverte de la création d’un groupe homogène ainsi que des mécanismes pour aider à gérer le destin de son personnage. Puis les jeux du Grümph et de John Doe… puis seulement les jeux des Ateliers imaginaires.
De toutes ces lectures, suivies d’une pratique assidue, j’ai tiré deux leçons. La première est que, si j’avais passé toutes ces années à défendre mes prérogatives de MJ, c’est que je m’ennuyais terriblement à être joueur la plupart du temps. Pire, ce qui m’énervait par-dessus tout, c’était de voir le destin contrarié de mes personnages à chaque aventure, le tout lié entre autres à une sérieuse poisse aux dés. Je crois que nous sommes nombreux dans ce cas là… L’écran a fourni une aide salutaire pour que je puisse faire tout ce que je veux, même fausser un jet de dé qui ne me convenait pas. Bref, ce fut une sorte de libération très égoïste.

La deuxième leçon, c’est que dans le jeu traditionnel, la place de MJ est centrale et que chaque joueur est obligé de communiquer avec lui. Résultat : une interaction sociale maximisée dans laquelle ma parole a du poids puisque c’est la parole primordiale ; c’est celle d’un démiurge. Crise d’égo ? Non. Mais un remède souverain contre le manque de confiance en soi qui donne de mauvaises habitudes : en abuser. Et pourtant, le jeu traditionnel conserve des charmes que je ne retrouve pas dans les jeux qui évacuent la fonction. Alors comment faire ?

 

Une partie où tout le monde s’amuse autour de la table

Où il en vient au fait

Je ne vais pas passer mon temps à vous raconter ma vie, rassurez-vous, je n’ai pas vu la lumière et je ne viens pas sonner à votre porte pour vous vendre un livre de culte relié de bleu avec des lions qui font des bisous à des agneaux. Je place juste le contexte. Ce que ces nouveaux jeux m’ont appris, c’est que l’on n’est pas obligé de s’ennuyer en tant que joueur. Et pour que cela arrive, il faut notamment instaurer un partage des responsabilités et de l’autorité au sein du jdr traditionnel. A mon sens, la chose la plus dure, c’est, pour le maître de jeu, de lâcher certaines de ses prérogatives. Nous sommes tous, autour de la table, des adultes consentants, nous venons faire la même chose. Conséquemment, on essaie d’avancer dans le même sens, de s’émuler, de co-construire. Et donc, en tant que MJ, si cet objectif est observé, on devrait pouvoir céder ces pouvoirs acquis par la force de l’habitude, ou de la tradition, et les remplacer par l’engagement de chacun dans la réussite de la partie. Et c’est là, amis MJ mais néanmoins joueurs, que le Blog d’Eugénie peut vous être d’une grande utilité, puisque, comme il s’intéresse aux rapports humains autour de la table, il développe des pratiques dont le MJ a lui aussi intérêt à user. Avoir des prérogatives particulières vis-à-vis de la fiction ne remet pas en cause l’égalité des participants à la table. Je vous propose donc de revenir sur quelques-unes des notions précédemment développées par Eugénie en focalisant les exemples et le ressenti sur le joueur qui endosse la charge de MJ.

En conclusion à cette introduction, une évidence, à l’aune de ce que je viens de vous raconter : si je ne crois pas du tout au Mythe du bon MJ, qui a déjà été convenablement démonté ici ou là, je ne suis en revanche intimement convaincu que l’on peut améliorer sa pratique. Et je ne parle pas ici de « trucs de MJ » ou d’intronisations secrètes.

Je ne suis pas, comme Eugénie, un improvisateur. Ma marotte (et mon travail), c’est l’organisation de rencontres littéraires : ce qu’on appelle la modération, et qui consiste à organiser le débat, lancer les questions et soutenir les orateurs pour les aider à oraliser le plus sereinement possible leur pensée. Et je pense que c’est aussi mon rôle de MJ, et que c’est en soutenant la parole des autres autant qu’en leur envoyant la balle que je serai un meilleur joueur… que je serai donc un meilleur MJ. Ca ne veut pas dire taire ses idées propres pour ne faire que mettre en valeur la pensée des autres : ça veut dire s’exprimer en ayant le souci constant de se demander en quoi ma parole va pouvoir être un soutien pour les autres, va leur permettre de relancer. Eugénie a déjà parlé de tout ça… mais on va y revenir quand même, avec un angle d’approche légèrement différent

Dernier avertissement concernant ce qui va suivre : je vais développer mes idées dans le cadre du jeu de rôle « traditionnel ». Je ne comprends pas très bien cette étiquette, qui recouvre un éventail très varié de situations et de partage des taches autour de la table, mais comme on parle plus de comportement humain que de technique, ça devrait rester suffisamment universel.

 

Jouer Collectif

Ça peut sembler évident, mais à mon sens, la première mission du MJ, la PREMIERE, c’est bien d’écouter ses joueurs. Et ce avant même la partie. La saine habitude du contrat social aura permis beaucoup d’améliorations de ce côté-ci du jeu, mais le manque d’écoute est à mon sens un problème crucial de beaucoup de parties, un problème qui peut d’abord être posé par l’enthousiasme du MJ à vouloir faire partager son travail.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, quand je propose quelque-chose à jouer à mes petits camarades, je suis tout fier de ce que je viens d’inventer et j’ai très très fort envie de le partager. Oui mais si eux s’attendent à autre chose ? Ou s’ils ne sont pas sûrs de pouvoir gérer, ou même d’avoir envie et que je ne les ai pas interrogés au préalable ? Et si ce qui m’apparait clair et évident ne l’est absolument pas pour eux ? On débute alors le jeu à deux sessions du clash. Une partie, c’est avant tout une proposition d’un (ou de plusieurs) joueur(s) à d’autres (« Tiens, et si on se faisait une partie d’Inflorenza façon Mad Max ? »). Et une proposition, on peut la refuser (« Tu veux pas plutôt qu’on fasse un dragon de poche ? »). Quand le jeu délimite fortement la proposition, comme dans pas mal de jeux forgiens, c’est relativement facile de savoir ce qu’on va faire. Mais dans un jeu plus large, comme Eclipse Phase, Vampire, ou – encore plus flou – une création maison, la définition de la proposition devient cruciale .

Je ’ai pas besoin de prendre un exemple concret : rembobinez vos souvenirs jusqu’au moment où votre campagne géniale a tourné à l’échec parce qu’un joueur a fait sans le savoir tout ce qu’il fallait pour la planter. Vous lui avez envoyé de subtils messages qu’il n’a pas vus ? Dommage. Bref, on se cause AVANT d’attaquer le jeu. L’échec c’est la faute des autres ? Non. C’est souvent, et avant tout la faute à un manque d’écoute.

Et, me direz-vous, comment faire quand vous voulez proposer quelque-chose et que vos joueurs ne veulent pas ? Je vais vous décevoir, mais je crois qu’il n’y a aucune autre solution que de trouver des joueurs qui seront prêts à accepter votre proposition. D’autres. C’est difficile à admettre, mais la pire chose à faire serait bien d’entamer une session, ou une campagne en se disant qu’on va tromper ses joueurs pour les amener là où l’on veut contre leur gré. Déjà cela risque d’être une source de frustration terrible, mais c’est surtout un terrible manque de respect. Vous jouez avec des amis ? Et vous voulez leur faire ça ?

 

Débrieffer

C’est aussi important pour le MJ. A la fois pour garder le cap (ou au contraire le changer si jamais on voit que les joueurs sont en train de décrocher), mais surtout parce que c’est le moment où peuvent s’oraliser les éventuels malaises qui se sont exprimés pendant la partie. Je ne vous parlerai pas immersion (encore que, même si Eugénie n’aime pas l’idée, j’aurais tendance à ne pas être aussi radical dans mon approche), mais régler un problème en cours de jeu n’est généralement pas une bonne idée. D’abord parce que tout le monde en pâtit (et que ça risque de gâcher la soirée de tous), et ensuite parce qu’à chaud, souvent, on n’est pas très constructifs.

Le débrief, c’est le moment où on se met d’accord et où l’on ajuste le contrat social. Ça suppose d’abord que tout le monde soit ouvert à la critique. Ça suppose encore ce que certains forumeurs appellent une écoute charitable, c’est-à-dire ne pas prendre les critiques émises pour une attaque personnelle, mais pour des remarques aidant à faire avancer le plaisir collectif. Le Jeu de rôle est une activité qui, très souvent, provoque un fort investissement émotionnel. Quand tu tues mon bonhomme, tu me tues un peu aussi. C’est, dans les meilleurs cas, ce qui en fait la beauté. C’est aussi, et bien malheureusement, la source de beaucoup de ses aspects les plus noirs, les plus pénibles.

Pendant le débrief, on n’est pas pendant la partie, le processus de production de la fiction est terminé. Donc le MJ parle aux joueurs (avec le ton approprié ; pas en gueulant ou en les insultant… Et vice-versa : le joueur ne rabroue pas le MJ non plus ) et peut être force de proposition pour que chacun conserve son intérêt : on se met d’accord pour que je joueur puisse développer son personnage, au sein de la proposition que le MJ amène. On se détache de la réaction immédiate, ce qui évite d’en faire une affaire personnelle, c’est le moment de pratiquer l’écoute charitable. Et à l’inverse, les joueurs parlent au MJ, lui donnant alors la possibilité de continuer à développer sa proposition sans risquer (ou en risquant moins) qu’ils décrochent lors de la prochaine session. Un deal gagnant-gagnant, donc qu’il serait dommage de ne pas exploiter.

Une note aux flippés du méta-jeu et à ceux qui viennent à la table pour s’amuser et pas pour se prendre la tête : le débrief ce n’est pas (forcément) deux heures seul à seul dans une pièce sombre avec des poignées d’orties. On peut se contenter de deux phrases synthétiques… voire même… oui ! un petit compliment. Après tout, on est là pour se faire plaisir, et donc pourquoi réserver la parole à la gestion de crise ? Un petit mot sympa, rien de tel pour se rebooster mutuellement.

Epiphanie

 

Crédit photo : Nathan Rupert (CC BY-NC-ND 2.0)

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6 responses to “Le MJ, un joueur comme un autre – 1

  • kiraen

    Good Job. Finalement je me reconnais pas mal dans le parcours que tu décris, sans avoir encore autant évolué en tant que joueur je pense.Je joue au jdr de façon régulière (plus ou moins intensive) depuis maintenant 26 ou 27 ans. Pendant 20 ans j’ai été surtout meneur, mais aussi un peu joueur. Je me suis amusé tout ce temps là. Ces deux dernières années j’ai été un peu plus joueur, un peu moins mj et j’ai commencé à trouver comment j’aimais jouer, j’ai pu développer des relations avec mes personnages qui m’ont permis en retour d’affiner un peu ma pratique de MJ. J’ai brouillé la frontière entre les rôles, en utilisant mon perso pour permettre aux autres d’avoir leur moment de gloire, en profitant des miens quand ils arrivaient.

    Récemment j’ai commencé à appliquer certains conseils d’Eugénie de façon consciente et raisonnée. Faut pas le cacher ce sont des choses que je faisais déjà inconsciemment depuis longtemps, de temps en temps. Le passage au conscient a été particulièrement jouissif.

    Tes constats de meneur, Epiphanie, je les partage donc à plein de niveaux. Si le rôle de meneur flatte considérablement l’égo, d’autant plus que les joueurs se prêtent au jeu par de nombreuses attentions, c’est en m’efforçant à une certaine humilité que j’arrive à écouter mes joueurs. En admettant par exemple que 5 cerveaux valent mieux qu’un et que souvent leurs idées sont meilleures que les miennes.

    ça vaudrait le coup d’examiner la dynamique des relations autour d’une table de jeu, entre les joueurs et le MJ, ça a surement déjà été fait, mais quelques éléments me viennent en tête : la position du meneur en bout de table, souvent, le fait que les joueurs lui mettent de côté de la bouffe et de la boisson, que comme il a préparé la partie, il est exempté de participé à la bouffe, qu’on le flatte pour obtenir des avantages, sur le mode de la plaisanterie.

    Longtemps je me suis levé de bon… euh non longtemps j’ai été un MJ censeur dont l’arme la plus puissante était le « non ». Je définissais le cadre du jeu, ce qui y entrait et ce qui en sortait, ce que j’acceptai à ma table. Maintenant je m’efforce de dire oui, de soutenir les idées éventuellement en les orientant.

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    • Epiphanie

      Merci Kiraen.
      On a donc à peu près le même parcours.
      Il y a beaucoup de choses que je dis et qui relèvent du bon sens, ou de la paraphrase de ce qu’a déjà dit Eugénie, mais il me semble que les a priori sur le rôle du MJ sont si forts que ça valait la peine d’enfoncer le clou.
      Les dynamiques autour de la table, je voulais y revenir justement par rapport à mon expérience de modérateur.
      Quant au fait de dire « non », pour le coup, j’y reviens carrément. Mais sans jamais laisser le refus « sec ». Il y aura aussi des choses à dire de ce côté-ci…

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  • big dady fat

    Pour l’écoute, aussi bien en tant que joueur que MJ, enregistrer la partie (au moins en audio) pour la réécouter ensuite est vraiment très instructif. On entend les choses que l’on a ratées, on remarque qu’untel s’est souvent fait couper la parole, qu’on a un peu trop tenu le crachoir, etc.
    Avec mes groupes, on compte presque toujours trente minutes de debrief à la fin de la partie, pour parler de la partie que l’on vient de finir mais aussi pour envisager le futur, si on va continuer à y jouer, si on aimerait un autre jeu en interlude la prochaine fois.

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    • Epiphanie

      Merci de ta réponse!
      Concernant les enregistrements, je suis dubitatif. Si dans l’absolu, ça semble une bonne solution, il faut d’abord que ton groupe soit ok avec l’idée d’être enregistré, ce qui n’est pas gagné; et il faut aussi que le fait d’enregistrer n’altère pas la manière de jouer. Et je crains aussi peut-être un effet « on refait le match » preuve à l’appui.
      A titre personnel, je ne crois pas que la plupart des groupes avec lesquels je joue soient prêts à se laisser enregistrer, quand bien même ils aient envie d’améliorer leur jeu.

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      • big daddy fat

        Il faut bien entendu poser la question, et préciser à quel usage cet enregistrement est destiné. Quand c’est à des fins personnelles, comme l’amélioration d’un jeu sur lequel on bosse ou l’amélioration de sa propre performance, le tout avec un groupe de joueurs qui sont aussi tes amis et te font confiance, je n’ai jamais eu de problème. Certains seront d’ailleurs intéressés de les réécouter mais pas tout de suite, plutôt des mois ou des années plus tard, pour replonger dans la partie et avoir le sourire pendant quelques heures.
        Généralement, et malgré les craintes légitimes, tout le monde a oublié l’enregistreur au bout de dix minutes, la partie n’en est pas affectée.
        Je n’ai jamais eu le cas de joueurs conflictuels qui voulaient revoir l’enregistrement pour jouer à l’arbitre, j’admets que ça peut être un point négatif.

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