Jouer au service 1

Bordegassos

Les émotions, c’est décidément très compliqué… J’ai besoin de décanter deux ou trois trucs et d’ingurgiter toutes les ressources GN qu’on m’a très gentiment indiquées avant d’enchaîner. Donc, surpriiiise ! Je reviens sur le jeu collectif, le temps de démêler la tripaille.

Un formateur d’improvisation nous avait dit une fois : un bon joueur d’improvisation, il va faire le point*, peut-être même qu’il aura une étoile**. Mais un excellent joueur, s’il joue avec une chaise, c’est la chaise qui doit recevoir la première étoile.

* en match, le public vote à la fin de chaque improvisation
** trois étoiles (3e, 2e, et 1ère) récompensent les meilleurs joueurs du match

Il faut être honnête, en tant que joueuse-chaise, c’est le genre de philosophie qui m’arrange. J’ai une façon d’aborder les parties qui pourrait consister, métaphoriquement, à me faire la plus légère possible pour que les autres puissent me lancer assez haut. Je ne crois pas que ce soit exactement ce qu’on attende d’un joueur de jdr mais voilà, il faut savoir que ça existe, et qu’en plus la fille est capable de venir le raconter sur un blog ensuite.

 

1 – Un effort collectif

Dans ma façon d’envisager les choses, le fait qu’une joueuse fasse un choix qui produira quelque chose d’intéressant ne dépend pas forcément d’elle seule.

Après la série Concéder, on m’a fait remarquer un biais commun à tous mes exemples de concession réussie : à chaque fois, ça a débouché sur des situations intéressantes à jouer ensuite. Effectivement, si mon personnage concède, que je prends sur moi, et que tout le monde s’en fout ou que ça ne sert à rien, je ne vois pas l’intérêt moi non plus.

Je ne vous ferai pas l’affront de rappeler une nouvelle fois ici que la plupart des (bons) jeux forgiens creusent en ce sens, et que souvent leurs mécaniques travaillent à rendre l’échec particulièrement intéressant. Je ne citerai même pas Inflorenza en exemple, pour changer.

Je sais également qu’accompagner une joueuse dans ses choix est un des rôles importants du MJ quand il y en a un. Mais le MJ n’a pas que ça à gérer, et si les joueurs s’épaulent entre eux c’est, de mon point de vue, beaucoup plus agréable pour tout le monde. Je me dis aussi que la table est tout à fait capable de fournir cet effort collectif pour aider celui qui concède à donner du sens à son choix, à l’accompagner dans sa concession. Ne serait-ce que pour filer collectivement de la matière à exploiter pour le MJ ensuite.

 

2 – S’intéresser aux conséquences

Pour reprendre l’exemple de Moros, mon barbare dans notre campagne des Chroniques oubliées : je lui ai fait mettre le genou à terre devant un dieu ténébreux (ou une vision de celui-ci), alors même qu’il pouvait encore résister quelques rounds si je le voulais. Sur la suggestion de sa vision, il tue un chevalier d’Airain. Si on s’arrête là, j’ai marqué contre mon camp, je vais me faire pourrir par l’équipe dès qu’on aura rejoint les vestiaires.

Heureusement, en jdr on ne compte pas les points. Au début de la partie suivante, le MJ nous demande ce qu’on fait avant de quitter la ville. Pas d’idées. Bof. La routine quoi. Et puis un des joueurs se tourne vers moi et me demande : « Et Moros ? Il culpabilise toujours ? ». Ça m’a débloqué mon début de partie : non Moros ça va pas, il a claqué toute sa paye en offrandes à tous les dieux imaginables, et il n’arrive toujours pas à dormir après ça. Cette question m’a encouragée à jouer une nouvelle trajectoire pour Moros, que je n’avais pas du tout anticipée.

Cet intérêt d’un autre joueur pour la conséquence d’un échec de mon pj, ça n’a l’air de rien comme ça, mais pour moi c’est extrêmement important. C’est quelque part une permission de jouer ça, de prendre du temps pour le faire, de coller éventuellement l’équipe dans la merde avec.

 

3 – Jouer l’impact

Il y a un exercice en improvisation qui s’appelle le coming out :
– on sait qu’un personnage fera un coming out pendant l’improvisation
– on ne sait pas sur quoi ça portera mais ça sera forcément sur quelque chose de minime (oui, je me brosse les dents avec une brosse à dents électrique, et alors ?)
– on sait que la scène sera un véritable drame
Dans cet exercice, il appartient aux autres joueurs en jeu d’être extrêmement à l’écoute pour choper le détail dont le joueur initial a honte, et c’est à eux de faire en sorte que l’aveu soit une véritable déflagration pour le cercle amical ou familial qu’ils représentent.

Appliqué à la table, cet exercice reviendrait à tendre l’oreille pour entendre ce qui est important pour les autres joueurs et les aider à matérialiser l’impact que ça représente. Que ce soit pour nous spectateurs, pour l’image que nous avons des personnages en jeu, pour la mission, pour nos relations inter-pj, pour leur avenir, etc. Si la joueuse (au hasard) qui vient de concéder n’en joue pas elle-même les conséquences, parce qu’elle n’a pas d’idée, qu’elle n’ose pas ou ne pense pas à prendre le temps pour le faire, les autres joueurs peuvent lui faire la courte échelle.

J’ai déjà expliqué comment je me permettais de commenter en tant que spectatrice pour souligner les effets d’une scène quand je ne suis pas en jeu, ça peut être une piste.

J’ai aussi une marge de manœuvre dans la façon dont mon personnage va réagir à une concession/un échec de la part d’un autre. Le but est assez simple, il s’agit juste d’exprimer dans le jeu la vache, il vient de se passer un truc, là. J’ai la prétention de penser que ce genre d’intervention n’est pas réservée aux MJ, et que ça peut même m’aider moi aussi à placer mon personnage par sa réaction.

Je peux pousser la hauteur habituelle du personnage de l’autre en mettant l’accent sur l’exception de la situation. Tu t’excuses ? devant un notable ? que tu avais voulu prendre de haut ? Mon personnage est estomaqué : J’ouvre grand les yeux et j’essaie de me faire oublier, c’est la première fois que je le vois s’abaisser devant quelqu’un.

Je peux aussi pousser sur l’enjeu : Tu as laissé un notable t’humilier devant nos futurs associés ? Tu te rends compte de l’ampleur du sabotage, là ? Que le personnage se justifie, s’effondre, ou tabasse le mien pour se passer les nerfs, c’est une occasion pour lui de réagir, d’expliquer le sens, les enjeux de son geste. Et de nous placer tous les deux par rapport à son choix.

Je peux aussi accompagner le personnage sans l’engueuler, parce que des fois ça fait beaucoup à encaisser : que ce soit en le soutenant (T’inquiète, cette fois-ci y’avait rien d’autre à faire, mais on ne va pas le laisser s’en sortir comme ça), en le préservant (Je rattrape le coup avec les associés, toi tu ne mets plus les pieds là-bas et tu te fais oublier), etc.

 

4 – L’impact au delà de la concession/l’échec

Je me rends compte que je peux avoir parfois beaucoup de mal réagir en jeu. Je sais que quand un truc tombe sur mon perso, j’ai tendance à tétaniser (du coup, lui aussi). Je dépends d’autant plus des autres joueurs pour me pousser ou tirailler dans des courants différents pour m’aider à trouver une trajectoire. Mais tout en ayant besoin d’un coup de pouce de ce côté-là, j’essaie de jouer une vraie réciprocité en gardant en tête que si un truc important arrive à un autre pj, alors c’est important pour moi aussi.

On dit souvent que le joueur doit être fan de son personnage, ou que le MJ doit être fan des personnages des joueurs. C’est encore trop limité à mon goût. Pour qu’une table émule un truc vraiment chouette, pour moi, tous les joueurs devraient être fans des persos à la table. Y compris ceux des autres.

J’ai des regrets d’occasions manquées, où mon personnage n’a absolument pas réagi à un fait important qui marquait un autre pj. Sur Sens Mort, par exemple, un pj s’est retrouvé avec un renard fusionné dans le ventre (je ne détaille pas, c’est un jeu à spoiler). J’étais le seul personnage en piste à même de souligner l’anomalie, d’en faire éventuellement un scandale ou un drame, bref de poser en jeu que mais la vache, c’est pas rien ça ! Je ne l’ai pas fait, par omission, par inattention, par maladresse, et après c’était trop tard. On avait accepté le truc tel quel sans lui accorder plus d’importance, et il a donc perdu (pour ma spectatrice) une certaine consistance.

Au contraire, sur notre dernière séance des Chroniques oubliées, j’ai annoncé en début de partie que Moros n’a pas faim, parce qu’il déprime. L’appétit d’un barbare dans une campagne de medfan, c’est pas forcément épique, et a priori tout le monde s’en fiche… mais ça a été le leitmotiv de la soirée. Tous les personnages se sont retrouvés à un moment ou à un autre à l’encourager à manger ou à le pousser à se reprendre en main, ou à échanger des conversations préoccupées à son propos. Pour moi, c’était comme de danser sur les épaules des autres joueurs, Moros n’avait qu’à refuser de s’asseoir à table avec les autres pj pour que ça produise du jeu.

Et danser sur vos épaules, c’est une très chouette sensation, que j’aime vraiment beaucoup. Alors quand je peux porter à mon tour, j’essaie de le faire de mon mieux.

Crédit photo : Maria Artigas (CC BY-ND 2.0)

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7 responses to “Jouer au service 1

  • domaldi

    Je trouve ton concept d’être fan des autres personnages intéressante. Mais est-ce que ça a seulement un sens lorsque l’on n’a pris aucune part à leur élaboration ? Les probabilités pour que les personnages rebondissent entre eux n’est-elle pas beaucoup plus élevé quand ils sont aussi tous un peu nos « bébés »?

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    • epikt

      J’aurais au contraire tendance à dire qu’on ne peut être fan que de quelque chose d’extérieur (véritablement extérieur ou dont on fait une projection).
      Mais on s’en fout un peu, là, tout de suite.

      Car j’ai l’impression que si on joue comme le suggère Eugénie on prend tous, dans une certaine mesure, part à l’élaboration des différents personnages. Certes, nous n’avons pas écrit les 15 pages de background du perso de Bidule (sacré Bidule, faut toujours qu’il en fasse des tonnes) et c’est pas nous qui l’interprétons au jour le jour.
      Mais le MJ qui incarne l’adversité ; ou simplement pose des questions du genre « et là ton PJ il pense quoi ? » ; les joueurs dont les personnages interagissent entre eux ; où simplement font des remarques meta-jeu (« mon PJ va te détester après un coup de pute pareil ») ou des suggestions (« et si ton PJ faisais ça ? ») ; tout ça apporte au personnage, quand bien même ce ne serait pas « le notre ».

      Cela dit, je ne vois pas d’incompatibilité à être fan d’un personnage sur lequel, parce qu’interprété sans méta-jeu dans une forte posture « in character », je n’aurais qu’une influence minime.
      (même si perso je trouverais ça très frustrant comme table)

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    • Eugénie

      Je ne suis pas sûre non plus d’avoir besoin de participer à la création d’un perso pour le kiffer… Et comme l’a souligné Epikt, accepter que les autres mettent leur grain de sel sur mon bonhomme, accepter leurs suggestions et leurs commentaires, me laisser guider par leurs questions, ça peut aider à cette implication des autres. Quelque part, c’est aussi faire passer le message que ce que les autres font/disent/pensent de mon bonhomme a un impact sur lui, et est important pour moi. Enfin, c’est comme ça que je vois le truc, mais je suis peut-être un peu idéaliste.

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  • Mangelune

    Ma foi toujours passionnantes ces réflexions !

    Pour jouer les éternels mécanistes, cela me fait penser à « Fiasco » qui permet sous condition aux autres joueurs de décider de l’endroit où se passe ma scène. C’est une mécanique simple qui permet justement de les impliquer, de les pousser à envisager mon personnage comme une source de plaisir narratif, et à se demander dans quelle situation ils voudraient le voir. Je pense que cela va dans le sens de ce que tu décris.

    De même, les jeux comportant une mécanique d’aide à distance ou de vote (genre Inflorenza ou Zombie Cinema) encouragent les joueurs à se préoccuper des autres personnages, à se positionner par rapport à eux, à donner un avis.

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    • KamiSeiTo

      Je rapprocherais plus ça de la logique des dés d’offrande de Prosopopée.
      Dans le sens où ça n’est pas un réel pouvoir de MJ (comme dans Fiasco) à dire « ta scène se passe dans la cave SM de Vito Corleone ». Je ne connais pas les mécaniques d’Inflorenza ou de Zombie Cinema, mais je ne vois pas là un vote, i.e. pas un vrai poids (le joueur reste « maître de son perso »), mais une manière de montrer de l’intérêt à ce que raconte son camarade de table, et au-delà de jouer avec, mais via son propre personnage.

      Personnellement je trouve ça très chouette et ça rejoint ce que j’ai dit sur ce manque que je peux voir à certaines tables, où les joueurs se désintéressent de l’histoire dès que ce n’est pas leur perso qui est en action.
      Je trouve saine et très enthousiasmante cette façon de jouer où tout le monde se nourrit de ce que font les autres, même en gardant le prisme « classique » où on ne joue que son personnage (ainsi qu’un simple spectateur, simple mais très important n_n).

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      • Eugénie

        Pour le coup, Prosopopée m’a procuré une vraie belle sensation de « danser sur vos épaules », oui. Mais comme je n’étais pas personnage, je n’ai aucune idée de si ça compte pareil ou pas…

        Et si les joueurs ne s’intéressent pas aux autres, c’est peut-être qu’on ne leur dit pas assez qu’ils peuvent le faire ? Ma table n’est pas dans ce cas de figure, donc je ne peux pas trop dire.

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    • Eugénie

      @Mangelune : Merci ! Et tu as raison sur les mécaniques. D’ailleurs je crois que les règles que je préfère et que je comprends le mieux sont celles où on se file des trucs entre joueurs. Le geste de donner un dé ou un jeton, c’est quelque chose que j’adore.

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