Dragonfly motel (CR)

Dragonfly MotelComme je me galère sur mon billet Concéder 5 et que j’ai cramé ma journée « blog » à retranscrire un enregistrement audio de partie mot à mot, je me dis que c’est l’occasion d’inaugurer une nouvelle catégorie « Les parties d’Eugénie », pour en faire profiter la terre entière.

Après avoir trépigné pendant quelques semaines et relativement cassé les pieds de tout mon entourage avec, j’ai donc enfin joué à Dragonfly Motel, un jeu de Thomas Munier, réalisé à l’occasion du Game Chef.

Vous pouvez également retrouver le fil dédié à ce compte-rendu sur les Ateliers imaginaires.

 

La partie

50 min de jeu. 2 joueurs : Epiphanie joue Dany, Eugénie joue Mina.

Attention, ce que vous trouverez ci-dessous retranscrit l’intégralité des paroles échangées une fois la partie lancée. La ponctuation a été adaptée et nous avons juste modifié quelques tournures de phrase. Epiphanie a indiqué quelques-unes des musiques utilisées, mais il en manque.

 

Epiphanie met Black box (complete) de Recoil en fond musical : une voix calme, des sons indistincts avec quelques enregistrements façon radio cracra par moments.

Epiphanie tend un papier Parole (Blessure) à Eugénie.

EP : Dany claque la porte de sa chambre au Dragonfly Motel, jette un œil apeuré en direction du parking et prend la direction opposée en montant une butte qui sépare le Dragonfly Motel des champs de maïs qui s’étendent tout autour. Il sue abondamment, le soleil tape, et il avance comme si sa vie en dépendait.

 

Eugénie écrit « un flot de sang » au dos du papier. Elle tend un papier Parole (Attache : la VIE !) à Epiphanie.

EG : On a cru qu’il sortirait jamais. Le petit con a claqué la porte, a traversé le parking. Rosa m’a poussée du coude alors que je tournais de l’œil sur le siège passager. Elle a mis le moteur en marche, j’ai desserré un tout petit peu les mains sur mon ventre et le sang s’est remis à couler.

Eugénie montre son papier Blessure : un flot de sang.

Elle a démarré et on l’a suivi à travers les champs de maïs. Les pneus tout terrain suivaient. Il a accéléré le pas au fur et à mesure qu’on passait les vitesses. Le petit chien en mousse tremblote sous le rétroviseur. Je tape sur la boîte à gants pour l’ouvrir, le bouton est pété. Et à l’intérieur il y a un flingue. J’ai les mains encroûtées de sang, ça colle un peu, mais je glisserai pas, pas cette fois. La radio marmonne quelque chose, mais Rosa a coupé le bouton, on n’émet plus depuis deux nuits déjà.

 

Epiphanie tend un papier Parole (Motivation : C’est la moisson qui arrive) à Eugénie.

EP : C’est la panique. Quand j’entends le moteur de la bagnole s’engager dans les traces des tracteurs derrière moi… Bagnole en surrégime, cette odeur de fumée qui monte et cette sensation de se faire poursuivre par quelque chose de plus gros, de plus puissant, et d’extrêmement violent. Je zigzague entre les tiges des maïs, mais j’ai l’impression d’aller toujours tout droit, et cette voiture qui vient derrière moi, c’est la panique qui monte. J’ai extrêmement peur et je regarde bien mes pas pour ne pas trébucher. Mais en regardant mes pas je ne vois pas où je vais, et au bout d’un moment je tombe sur une route bien asphaltée et un pick-up bleu passe devant moi à ce moment-là.

Eugénie prend un papier Décor (Ordinaire).

Je m’accroche à l’arrière du pick-up alors qu’il passe à vitesse…. Tiens je pensais qu’il était déjà passé ou qu’il allait plus vite. Je m’arrache les bottes alors que j’essaie de monter à l’arrière. Le type m’a vu dans son rétro et décélère comme pour m’attendre. Je tape sur la carlingue « Roule ! Roule ! ».

EG : Un mec t’attrape la cheville. Il est enroulé dans une bâche, manifestement il a dormi là. « Hey ptit gars c’est pas le moment de te faire remarquer ».

EP : « J’ai pas le choix ! »

EG : « Baisse la tête ! Tu vas nous faire repérer ! Ça fait 200 bornes que je suis derrière, il est hors de question qu’on s’arrête au milieu de nulle part, j’ai besoin d’une ville. »

EP : « Alors fais-moi une place sous ta bâche ! ». Et je rampe sous la bâche.

 

Eugénie oublie de donner un papier Parole à Epiphanie et commence son tour.

EG : On a poursuivi le merdeux à travers les champs de maïs. Mais on l’a perdu. Quand Rosa a déboulé sur la route asphaltée, y’avait plus rien. Un bruit de moteur qui décroissait, mais les virages étaient trop proches pour qu’on sache de quel côté il est parti. On l’a encore loupé. J’ai rien dit, j’ai serré les dents mais Rosa m’a prévenue : « Maintenant on laisse tomber, je t’emmène à l’hôpital. ».

 

Epiphanie tend un papier Parole (Destin : à l’hôpital, il y a un mal pour chacun) à Eugénie.

EP : On a roulé plusieurs kilomètres et puis arrivés en bord de ville les mecs m’ont lâché. Je ne sais pas très bien ce qu’ils étaient, j’aurais pensé à des mexicains mais ils en avaient ni la tête ni l’allure. Peut-être des bagnards en fuite. Enfin bref. Quelque chose que j’aurai peut-être à faire moi.

En attendant, je ne suis pas sorti de la merde. J’ai quelque chose à faire et il va falloir que je retourne là où je ne veux pas aller et où tout me mène en même temps. Il faut que j’arrive à lui parler sans que sa putain de frangine soit dans les environs. Peut-être qu’elle m’écouterait, peut-être qu’elle comprendra pourquoi j’ai fait ça. Certes c’est compliqué mais… ça nécessite une explication.

Je marche dans les faubourgs, parmi des bâtiments bas. Je trouve un bar devant lequel sont garées quelques motos, trois bagnoles.

Eugénie prend un papier Décor (Etrange).

Ça m’a toujours éclairci l’esprit. On va se poser là et réfléchir. Après tout, jusqu’à présent… Non en fait ça m’a jamais vraiment réussi.

EG : Les pales du ventilateur tournent mollement. Pas de quoi faire fuir les mouches. L’air brassé est brûlant. Dans le bar il y a un vieux fond de…

Epiphanie met Blue Velvet de Bobby Vinton en fond musical.

EG : Deux mecs vissés au comptoir qui n’ont pas dû bouger de là depuis longtemps.

EP : Je m’assois au bar, je fais signe pour une pression, on me sert une pisse sans bulles qu’ils brassent dans le coin.

EG : Mais la bière est fraîche et ça laisse des traces sur le bord du verre.

EP : C’est déjà ça. Je me rends compte que je suis couvert de poussière, j’ai encore quelques traces de sang mais pas trop voyantes ça va, j’ai les cheveux filasses complètement emmêlés et je dégouline de partout. Mes pompes c’est un vrai massacre, mais au moins je suis en vie (Epiphanie montre son papier Attache : la VIE!) c’est déjà ça. Ça va me permettre de continuer la route.

C’est pas que je voulais pas de cet enfant, j’ai tout fait pour l’avoir. Mais on doit parfois se résoudre à rattraper ses erreurs, et il faut parfois comprendre sa nature profonde et… l’accepter. Et il faut parfois savoir la rejeter. Je sais pas vraiment ce que j’ai fait à cette fille, mais je sais très bien qu’elle était pas sensée tomber enceinte de moi.

EG : La fille derrière le comptoir vient de manger une mouche.

EP : Putain de pays de péquenauds. Pourquoi j’ai quitté la ville ?

 

Eugénie tend un papier Parole (Blessure : des regrets ?) à Epiphanie.

EG : Je sais pas comment on est arrivées à l’hôpital. La douleur me mangeait le ventre comme le renard dans l’histoire du spartiate. On est arrivées néanmoins. Rosa m’a tirée de la bagnole. J’avais encore le flingue collé à la main. Des infirmières me l’ont enlevé, elles ont découpé ma robe, elles m’ont posée sur un brancard et on a tressauté jusqu’à une chambre surpeuplée.

Epiphanie prend un papier Décor (Etrange).

EP : Un type est sorti, un médecin, la blouse couverte de sang et une scie à la main.

(pub spotify… argh, on continue à jouer en intégrant la coupure pub dans le jeu, un peu maladroitement)

EG : … pendant que la radio des réceptionnistes braillait des réclames publicitaires débiles.

EP : Une infirmière te tirait par la manche, pas de mots qui sortaient de sa bouche. Elle te désigne un grabat dont on vient à peine de faire tomber le corps qui l’occupait auparavant.

EG : J’ai saisi la main de Rosa jusqu’à lui broyer les phalanges. « Il faut pas qu’ils m’emmènent hein, il faut pas qu’ils m’emmènent… »

EP : « T’inquiète tout va bien, écoute, tu peux pas rester comme ça, il va falloir te le sortir du ventre, tu le sais ça ? »

EG : « Non mais dans l’état où je suis et dans l’état où il est, on ira pas loin ni lui ni moi. »

EP : « On sait même pas s’il est en vie, il faut au moins que tu lui survives. »

EG : « Est-ce qu’il est obligé de m’ouvrir avec une scie ? Rosa ? Rosa c’est normal le coup de la scie ? Rosa ? C’est nor… ROSA ? Il est obligé de m’ouvrir avec une scie ? Rosa, c’est normal le coup de la scie ? »

EP : « Ne t’inquiète pas c’est un médecin, il sait ce qui est bon pour toi. Et si c’est une scie qu’il faut alors c’est une scie qu’il utilisera. Et c’est pour ton bien… »

EG : « IL A UNE PUTAIN DE SCIE, ROSA ! »

EP : « Calme-toi, calme-toi… » Elle te caresse le front.

EG : Alors que je m’énerve, je sens que quelque chose lâche à l’intérieur, et un flot de liquide chaud coule entre mes jambes. Je jette un œil et je me rends compte que le sang est noir.

EP : « Assieds-toi, assieds-toi. » Il y a un vieux dans un lit de la chambre, qui se redresse et qui se met à pleurer comme un enfant, un tout petit enfant qui pleurerait pour appeler sa maman.

EG : Contaminée par le sanglot, je pleure aussi. Et je tourne de l’oeil.

 

Epiphanie donne un papier Parole (Attache : la vie !) à Eugénie.

EP : Y’a eu une bière, puis y’en eu une 2e, puis une 3e, puis un shot de tequila et une 4e bière, quelques shots supplémentaires. J’ai payé des tournées, j’ai pas vraiment su ce qui se passait. Des gars me tapaient dans le dos. J’ai joué une partie de billard. J’ai fait des conneries. A un moment, je crois me souvenir que j’ai baissé mon froc et tout le monde s’est foutu de ma gueule et on m’a balancé dehors.

Je me suis rhabillé. Je m’étais fait mal au ventre. Ça me faisait mal, là, comme si je m’étais tiré une balle dans mon ventre. (Eugénie montre un signe = pour montrer son approbation)

Y’avait rien dehors. Juste les étoiles et ce faubourg pourri.Et derrière les bâtisses, déjà les épis de maïs qui reprenaient leur course. Je sais que c’est comme ça jusqu’aux Rocheuses. 300 km. 400 km. 500 km peut-être. Y’a rien dans ce bled. Y’a rien ? Y’a rien. Y’a rien qui devait me mener ici.

Mais y’avait cette fille. Je sais plus très bien comment ça avait commencé. Encore une de ces histoires sordides qui m’arrivent tout le temps. Pourtant rapidement c’est devenu mieux que d’habitude. On s’entendait bien. On est partis faire cette virée en bagnole. On baisait 4 fois par jour sur le capot. On a voulu aller voir le Sud. On a voulu aller se foutre de la gueule des péquenauds… Enfin c’est ce que je pensais, je savais pas qu’elle m’emmenait chez elle.

Ça s’est corsé quand j’ai vu la maison familiale et qu’elle m’a dit qu’on allait s’installer dans le coin. J’avais aucune envie de m’installer dans le coin. Mais rester avec elle, ça c’était une option. On s’est installés dans une petite maison au bout d’un champ. On peut pas dire qu’on a été mal reçus, et la famille était plutôt amicale. Enfin sauf sa frangine qu’a jamais su me blairer.

Mais elle aurait pas dû tomber enceinte. C’était pas possible que ce soit quelqu’un d’autre, y’avait que des filles à la ronde. On sortait plus, à la fin. On faisait plus rien. Moi j’aidais aux travaux de la ferme, comme si j’avais une âme de pécore.

Epiphanie montre son papier Blessure : des regrets ?

J’aurais jamais dû croiser sa route. J’aurais jamais dû croiser sa route. Et maintenant je suis dans la rue, il fait nuit, trois pauvres étoiles me surplombent. Une flaque de pisse dégouline le long du bar. Il faut que je la retrouve, elle doit être à l’hôpital à l’heure qu’il est. Il faut que je sache si elle a survécu. Il faut que je sache si ce qu’elle a dans son ventre a survécu.

 

Eugénie oublie de donner un papier à Epiphanie et commence son tour.

EG : Naître à l’hôpital c’est la merde. C’était ça mon problème. On peut pas naître dignement quand on est à l’hôpital. On chope forcément un truc. Et puis c’est plein de maladies là-bas. Y’a pas de dignité à l’hôpital. Une vie qui commence à l’hôpital, elle commence mal. Quand tu survis à l’hôpital, c’est que tu es vraiment de la mauvaise herbe. C’est vraiment que tu t’es accrochée. Mais je sais que je suis ça au fond de moi, de la mauvaise herbe, et je sais que quand vient le temps des moissons (Eugénie montre son papier Motivation : C’est la moisson qui arrive) je suis de celles qui survivent.

Rosa me tient la main. Ou peut-être que c’est mon père qui tient la main de ma mère pendant que ça coule entre ses jambes. Il paraît que je suis née avec le cordon autour du cou. Et que c’est pour ça que je pense de traviole. Et que je respecte rien. Et que j’ai le mal chevillé au corps.

(Eugénie montre son papier Destin : à l’hôpital, il y a un mal pour chacun).

Mais ce qui va sortir là d’entre mes jambes, ça sera pas de la mauvaise herbe. Ça sera juste de l’engrais.

Musique: Drifting de Recoil, sons feutrés, impressions traînantes.

Epiphanie prend un papier Décor (Ordinaire).

EP : L’infirmière tire doucement ton lit et t’entraîne dans les couloirs. Plusieurs trognes de personnes amochées ; une vieille qui fume une clope avec sa perf’ accrochée, elle te regarde passer d’un œil étrange ; et un couple de gosses qui s’amusent dans un couloir pendant que les parents discutent avec un vieux dans une chambre…

EG : J’ai lâché la main de Rosa. Je n’ai plus énormément de forces, je suffoque, impossible de crier. Y’a plus d’air qui passe dans la trachée. Je racle des ongles le crépis pourri du couloir et ça laisse un grande trace qui longe le couloir à hauteur d’homme.

EP : Des portes qui claquent (en mimant le double battant des portes dans le couloir)

EG : L’infirmière me dit des choses en me posant un masque sur la bouche. Les néons continuent de passer au-dessus de mes yeux sur un rythme étrange. (Epiphanie montre une signe = pour montrer son approbation) Je comprends pas… L’infirmière me parle mais c’est comme dans un rêve, je comprends pas les mots qu’elle dit. Elle me pose le masque, je veux l’éviter mais c’est trop tard. Je respire des choses bizarres. Ma main tombe du chariot. Puis c’est mon avant-bras, mon coude, j’ai l’impression de me disloquer, tout ce qui dépasse est en train de tomber.

EP : Une voix masculine qui émerge : « On va tenter de la sauver. »

 

Epiphanie tend un papier (Beauté : La lune au-dessus des champs, une nuit passée sur la route, les cheveux dans le vent, un été vite passé) à Eugénie.

EP : Je sais pas très bien comment j’ai réussi à me remettre debout. Enfin bref, je rentré dans un autre bar, je me suis refait une beauté dans les chiottes, si tant est qu’on puisse dire… Mais bon, pas le temps d’être élégant. Il faut que je la retrouve maintenant. C’est la nuit, peut-être que sa sœur dort ? J’ai aucune idée d’où elle est mais le sang maudit sait se retrouver lui-même et ce qui coule dans ses veines ça ne peut pas ne pas m’attirer. Après tout ça vient de moi, apparemment.

Je parcours les routes, je trouve un panneau indicateur qui me donne une direction de l’hôpital de la ville. Je vais suivre mon instinct, après tout c’est pas pire qu’autre chose, un panneau indicateur interne.

Musique: Bande originale Carnivalè: « Babylon », suivi de « Justin et Mr Chin »

Je me rappelle les moments passés dans la ferme. Je me rappelle une année plutôt belle, c’était pas ce que je voulais. Je peux pas dire qu’on m’ait empêché de partir mais j’avais bien compris que si je me tirais, elle, elle resterait. Et ça je le voulais pas.

Y’avait ce motel en bord de route à 50 bornes. Le Dragonfly. On y allait de temps en temps. On appelait ça notre lune de miel. On y partait trois jours. On se gavait de glaces devant la télé. On buvait de la bière. On rigolait bien. Et son ventre a commencé à gonfler, alors que je savais que j’étais impuissant, je savais que je ne pouvais pas avoir d’enfant. On m’avait dit « toi tu n’en auras jamais, n’essaie pas d’en avoir ».

Alors quand j’ai compris que ça allait vraiment arriver, je lui ai proposé de faire une virée au Dragonfly, comme on avait l’habitude de faire. Et j’ai profité qu’elle dormait pour lui tirer une balle dans le ventre. J’ai pas eu le temps de regarder ce qui se passait, je n’ai pas demandé mon reste, je me suis barré. Et là maintenant, devant l’hôpital il va falloir finir ça.

 

Eugénie tend un papier Parole (Destin : Tu ne partiras pas d’ici) à Epiphanie.

EG : La terre est encore chaude sous mes doigts. Le soleil s’est couché, l’air a commencé à fraîchir. J’ai des frissons. Alors je me couche, dans un cercle vide au sein d’un champ de maïs. Je me couche pour sentir la chaleur du sol qui remonte. Le ciel est pur, ça fait longtemps qu’on a pas vu les étoiles aussi claires. A cause des pesticides, qu’ils disent, les nuages restent. Mais là quelqu’un a fait le ménage. A croire que cette nuit-là elle est… spéciale. J’ai enlevé mes vêtements pour sentir la chaleur du sol. Plus. Plus près. Plus fort. Je sais que je couverte de poussière, et que ça va encore gueuler quand je vais rentrer. Les maïs bruissent, on pourrait croire qu’ils chantent. Cette nuit, c’est une nuit un peu spéciale. Je sais pas encore pourquoi, je sais pas encore comment. Dans une autre culture, on appellerait ça : fertilité.

Eugénie montre son papier Beauté : La lune au-dessus des champs, une nuit passée sur la route, les cheveux dans le vent, un été vite passé.

 

Epiphanie tend un papier Parole (Question : C’est une histoire d’amour ?) à Eugénie.

EP : Je suis entré par la porte des urgences.

Eugénie prend un papier Décor (Ordinaire).

EG : « Restez pas là monsieur, circulez. »

EP : « Ouais ouais, pas de danger. »

J’avance dans le flot des gens. Enormément de gens attendent, des maux de ventre, des maux de tête, des enfants avec des bassines pleines de vomi, une paire d’accidentés, deux ou trois personnes à l’air gêné… J’avance dans les couloirs, je repère le service adéquat. Au troisième, je croise la sœur. Je monte un étage de plus et je redescends avec l’ascenseur à l’autre bout du couloir. Elle doit être quelque part par là.

Retrouver les toilettes, se refaire à nouveau une beauté. Je vide le paquet de savon liquide. Je me fais une toilette complète, sous les aisselles aussi, on sait jamais. Essayer d’être à nouveau la personne que j’étais il y a quelques années.

(Epiphanie montre son papier Blessure : Des regrets ?) Les regrets c’est bien mais… (il le déchire) il faut savoir les laisser derrière soi. Ça fait 2 ans que je suis parti déjà, 2 ans que je le suis lancé dans cette aventure, dans cette relation, et il va falloir la mener à bien. Au bout.

Et je sais que sans elle de toute façon, il n’y aura pas de départ. (il montre son papier Destin : Tu ne partiras pas d’ici).

Je prends une grande inspiration et dans le miroir j’ai du mal à reconnaître la personne que je vois. Une grande respiration à nouveau, une gerbe d’eau sur la figure et je me retourne d’un pas décidé et j’ouvre la porte, je pars à sa recherche.

 

Eugénie tend un papier Parole (Beauté : la douleur des autres?) à Epiphanie.

Musique: Air, bande originale de Virgin Suicide: Playground love

EG : Toutes les pompom girls du lycée sont tombées enceintes au Dragonfly motel… (Epiphanie montre un signe = pour montrer son approbation) avant la fin de leur scolarité. Sauf moi. J’ai jamais rien pu faire comme tout le monde. Toute les filles de ma mère se sont fait buter par leur mec. Sauf moi, mais ça va peut-être pas tarder à ce que je rentre dans le rang. Rosa a pas eu droit à la malédiction, mais c’est autre chose, c’est pas son sang.

Rosa conduit toujours le pick-up. Quand on roule, elle ouvre toujours les fenêtres au max, pour que ça emmêle nos cheveux. Elle aime bien rentrer et tirer sur le peigne, elle aime bien que ça fasse mal. Rosa a un revolver dans la boîte à gants. Elle a dessiné des trucs sur la crosse. Je crois qu’on pourrait appeler ça de l’art primitif, mais en vrai c’est juste des trucs. Pour quand elle a pas d’idées. Pour quand elle s’emmerde dans la bagnole. Rosa est probablement un peu jalouse de tout ça. Elle a pas le sang qu’il faut et elle a jamais ramené d’homme à la maison. Et elle est toujours en vie, elle.

(succession de pubs spotify)

Des fois, l’anesthésie, ça fait de drôles de trucs.

Musique: Air, BO Virgin suicide: Highschool lover, puis The word: Hurricane

 

Epiphanie oublie de donner un papier à Eugénie et commence son tour.

EP : Je suis entré dans la chambre et j’ai vu qu’elle. Le 3e lit à droite, juste à côté de la fenêtre. Elle regardait le plafond en souriant d’un air bizarre, les deux mains accrochées à son ventre bandé. Et je me suis dit que je la trouvais toujours aussi belle, aussi belle qu’au jour où je l’avais rencontrée, où elle m’avait servi un de ses sourires d’ingénue, auxquels j’ai jamais pu résister. Et tout ce genre de choses auxquelles on arrive pas à croire.

J’ai fait un pas en avant et je me suis rappelé que je lui avais tiré dans le ventre et que c’est à cause moi qu’elle était là.

Et j’ai fait un autre pas en avant et finalement je me suis dit que tout ça n’avait pas grande importance et que pourquoi pas… si j’arrive à lui parler, pourquoi pas recommencer, pourquoi pas continuer, pourquoi pas… Mais comment expliquer quand on tire dans le ventre de quelqu’un ?

Et j’ai encore fait un pas en avant, et j’ai regardé son visage et j’ai vu qu’elle ne me voyais pas, pas encore sortie de l’anesthésie. La confusion s’est emparée de moi.

(Eugénie montre son papier : Attache : la vie ! et elle le déchire).

Je me suis demandé comment on pourrait être heureux, mais elle ne souffrait pas comme ça, (Epiphanie montre son papier : Beauté : la douleur des autres, et il le déchire) elle était juste là et elle respirait doucement bercée par les vapeurs de l’anesthésie.

(Eugénie montre son papier : Blessure : un flot de sang, et elle le déchire).

Alors je l’ai embrassée sur le front et j’ai doucement pris un oreiller. Et je l’ai appuyé sur sa figure. (Epiphanie montre son papier Attache : la VIE ! Et il le déchire).

Et je me suis mis à pleurer, et à pleurer à pleurer, à pleurer sans m’arrêter.

(Eugénie montre son papier : Motivation : c’est la moisson qui arrive, et elle le déchire).

Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Mais quand j’ai retiré l’oreiller, elle avait toujours son beau sourire.

Et j’ai tourné les talons et je suis parti. Je me suis arrêté sur le pas de la porte, je me suis retournée, et elle souriait toujours. Et elle était heureuse. Je me suis dit qu’elle avait été heureuse au moins à la fin et qu’on avait passé quelques bons moments. Mais pour moi s’était terminé aussi, et quelque chose de moi ne partirait plus jamais de cette chambre d’hôpital (Epiphanie montre le papier : Destin : tu ne partiras pas d’ici, et il le déchire).

Eugénie pose son papier Question : c’est une histoire d’amour ? à plat sur la table, entre eux deux.

 

 

Débrief Eugénie

Énorme. Déjà.

On a eu besoin d’une première partie (plutôt ratée) pour tester un peu le jeu, se mettre au diapason sur les règles et voir comment se dépatouiller de la nouveauté. Cette deuxième a été jouée dans la foulée après une pause. Bien meilleure, bien plus fluide, bien plus immersive. Comme après un échauffement.

J’ai retrouvé une sensation de lâcher prise que je n’avais pas éprouvée depuis longtemps. On ouvre la bouche et on parle, et on ne sait pas ce qui va en sortir ni où ça va nous emmener. Impossible de planifier, de chercher du sens, de savoir où on va exactement. Les motifs récurrents induits par les papiers nous soutiennent et créent le sens à notre place.

Néanmoins, on a eu du mal à faire des cuts : des scènes coupées de temporalité et de lien direct avec l’histoire principale. On est encore trop précis, les scènes s’enchaînent un peu trop bien, trop clairement. Il faut qu’on apprenne encore à déconstruire le sens et faire confiance aux motifs récurrents pour en donner et nous suffire.

Un truc chouette : les motifs écrits sur les papiers passent dans les deux sens (dans l’imagination du joueur qui l’écrit, et dans celle du joueur qui le lit). Même quand on ne fait pas exprès. En écrivant certaines choses sur un papier qu’on donne à l’autre, on s’en imprègne nous-mêmes pour notre prise de parole (cf papier C’est la moisson qui arrive suivi d’une instance sur la poursuite dans les maïs ; papier La douleur des autres suivi d’une description de Rosa brutale et sadique).

Et on peut jouer avec les phrases des autres aussi. Pour plusieurs papiers, j’ai attendu le dernier moment pour retourner mon papier et découvrir ce qu’Epiphanie y avait inscrit, histoire de rester dans la dynamique de ce qui m’était donné au moment de parler. Ça a bien marché pour le contenu de mes instances mais par contre, j’ai complètement oublié de donner un papier à Epiphanie pour prendre la parole (bravo).

Le silence méta oblige à toute une gestuelle de suggestion/assentiment/encouragement qui incite à manifester beaucoup de prévenance entre joueurs (même si nous nous connaissons bien).

On a adapté un peu les règles pour le jeu à deux : les instances passent de l’un à l’autre successivement à la Inflorenza (du coup on en oublie parfois de tendre un papier Parole) et pour le décor, on pioche directement un papier Décor sans passer par le don d’un papier Parole.

Le fait de piocher directement nous a poussés à toute une gestuelle de « est-ce que je veux que je vienne en back-up ? » (désigner les papiers Décor avec un regard interrogateur), de « j’ai une idée, j’arrive » (en prenant un papier Décor en le gardant entre les mains), de « je vais enchaîner, je parle » (en montrant le papier Décor).

Tous les papiers permettent une mise en scène assez jouissive : qu’on les montre, qu’on les donne ou qu’on les prenne, c’est toujours un geste impliqué et concentré. Et quand on les déchire, l’effet produit est énorme.

 

Débrief Epiphanie

Bon, j’ai adoré aussi, c’était vraiment très bien, et très riche et très intense. Et ça s’est finalement fait de manière très intuitive, malgré deux-trois cafouillages sur les règles.

Deux choses à ajouter : La première c’est qu’Eugénie et moi jouons à la même table depuis 2 ans et demie, un peu plus d’une fois par semaine, et qu’on prend largement le temps de débrieffer nos expériences. Du coup nous avons une idée assez précise du comportement de l’autre, de ses forces, de ses failles et de la manière dont il aime jouer. Du coup, c’est « facile » de s’adapter. J’aimerais voir aussi ce que donne le jeu avec des personnes qui n’ont pas autant conscience de ce qu’elles recherchent respectivement. Du coup les papiers « + » «et « – » ne nous ont quasiment pas servi. En revanche on a usé du « = »

La deuxième, c’est que c’est vraiment dur, et particulièrement à deux : ça veut dire peu de temps morts pour se reposer, et qu’on n’a que la matière qu’apporte l’autre pour éventuellement rebondir. Ça demande une gestion du décor particulièrement suggestive, pour donner de l’épaisseur. On peut ainsi s’appuyer sur le personnage de l’autre et sur le contexte que l’on co-construit. Le problème doit moins se poser avec plusieurs joueurs.

Dernière remarque : sur l’approbation, plutôt que d’avoir une carte « = » que l’on montre comme une pancarte, ce qui risque de rompre légèrement le jeu, on pourrait penser à des jetons de satisfaction que les joueurs placent devant celui qui est en train de jouer et qui les inspirent. Sans faire entrer ces jetons dans le système de résolution, la matérialisation et l’action de donner, participeraient encore un peu plus de la gestuelle mise en place par les règles, et qui est un des éléments très agréables du jeu.

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