Les bascules 2

J’ai posé la semaine dernière l’équation suivante :

1 joueuse = 1 actrice + 1 spectatrice

… en considérant que la joueuse-spectatrice est à mon sens une facette non négligeable de la joueuse et qu’elle a sa place à la table. Je peux pousser le bouchon en disant que pour moi une expérience de partie sans pouvoir jouer aussi comme spectatrice est une expérience amoindrie, parce que j’ai besoin de pouvoir exprimer des choses, et j’ai besoin que les autres me renvoient un feedback quand je joue.

Mais pour être honnête, et pour aller dans le sens des remarques qui m’ont été faites, j’ai fait à peu près autant de bêtises comme joueuse-spectatrice que comme joueuse-en-jeu. Apprendre à jouer, pour moi, ça passe aussi par apprendre à gérer ma spectatrice et à la canaliser pour qu’elle porte/pousse le récit plutôt qu’elle ne le brise. Et c’est pas inné, et des fois ça ripe.

1 – Savoir rester sur le banc

Ce n’est pas parce que je plaide pour la légitimité de ma spectatrice à la table, qu’elle peut se permettre d’empiéter sur l’espace scénique des joueurs en jeu.

Si le projecteur se braque sur un de mes voisins, j’essaie de reculer d’un pas dans l’ombre, pour ne pas polluer l’espace scénique. Concrètement, ça veut dire que je change d’attitude : je deviens explicitement attentive à ce qui se joue, je porte mon regard sur le joueur qui parle (et pas sur le MJ en attendant qu’il me donne la parole), je hoche la tête à tout ce qu’il dit, etc.

Rester sur le banc, c’est aussi se taire. J’ai connu une partie (une seule) très difficile où un joueur a complètement aboli l’espace des autres, sans mauvaise volonté mais simplement parce qu’il ne le percevait pas. Il bombardait le MJ de questions en permanence, faisant exploser les quelques tentatives de roleplay qu’on tentait d’installer. Ça n’a rien à voir avec le fait de faire des vannes ou des commentaires, puisqu’il continuait de jouer, mais c’était suffoquant pour moi. Après un débrief nécessaire, nous avons remis à plat le contrat social en écrivant noir sur blanc : quand les autres jouent, tout le monde écoute, même si le MJ n’est pas impliqué. Ce fut salutaire, et nous jouons toujours ensemble régulièrement et avec plaisir.

Étant timide et ayant souvent du mal à me jeter à l’eau, je suis capable de passer de longs moments sur le banc, plutôt sage, à regarder les autres jouer, le temps de me familiariser avec l’univers, le jeu, les autres pj. Mes camarades joueurs et MJ savent que je ne m’ennuie pas pour autant.
Comme je l’évoquais aussi dans un billet précédent, il y a aussi le fait que j’ai été dressée pour le sprint. Une improvisation type match peut aller de 45′ à 15 min. Si j’ai une scène très intense dans la soirée, voire deux maxi, ça me suffit, je suis vidée et plus bonne à grand-chose sur cette séance-là. Je vais avoir tendance à laisser la main aux autres et peu intervenir ensuite.

2 – Commenter en jeu

La question délicate reste l’implication sonore des joueurs sur le banc. Je comprends qu’il y ait des tables qui ne le tolèrent pas du tout. Mais j’aime bien me le permettre et j’aime que les autres à la table le fassent aussi. Tout dépend de quand et comment.

Quand puis-je intervenir

A la suite des remarques qui m’ont été faites sur le dernier billet, je me rends compte que je fais des propositions contradictoires. Je dis « je veux qu’on m’écoute quand je joue » et « j’ai besoin d’un feedback des autres quand je joue ». J’ai bien conscience que je ne peux pas avoir les deux en même temps. Je crois qu’une des clés réside dans les différentes phases de jeu dans nos parties, qui sont floues, pas toujours évidentes à distinguer, mais qui ont leurs propres règles tacites.

Dans un match d’improvisation, le jeu est séquencé. Entre les scènes d’improvisation elles-mêmes, il se passe plein de choses en peu de temps : explications des fautes éventuelles sifflées par l’arbitre, vote du public, rappel du score, balayage éventuel si des chaussons ont été lancés, annonce du thème suivant, commentaires du maître de cérémonie, etc.
Ce sont des moments où les joueurs peuvent se relâcher sur le banc, même si le show continue et qu’ils sont encore dedans. C’est une autre ambiance où le public peut participer au show (vote, huées pour l’arbitre, applaudissements, etc.) et le coach peut féliciter ou remotiver ses troupes.
J’ai l’impression que ce séquençage existe aussi dans nos parties de jeu de rôle. Entre deux scènes intenses, on va relâcher la pression, échanger des commentaires, voire des vannes, s’encourager mutuellement dans la direction que prennent nos pj, etc. Avant de replonger dans le récit.

Pour ma part, j’essaie de commenter ou réagir dans des moments de respiration ou des moments de prouesse. La respiration, c’est assez facile à percevoir, c’est la fin d’une scène, ou le blanc qu’ont les joueurs avant de rebondir dans une autre direction. Ou qu’ils laissent volontairement ou instinctivement pour digérer ou nous laisser digérer une information, une révélation, une émotion.
La prouesse, c’est un moment de climax, ou un jet de dés invraisemblable, ou une réplique qui tue. J’ai pu applaudir à la mort héroïque d’un personnage, par exemple, alors que les deux joueurs opposés se serraient la main par dessus la table…

Quand j’explique que je commente à ces moments-là, j’oublie de dire que ça implique que sur les autres moments je me tais. Quand la scène est lancée, je me tais. Quand les joueurs sont à fond, je me tais. Quand le MJ aborde une description qui lui tient à cœur, je me tais. La difficulté majeure étant de percevoir à quel moment je peux me permettre d’intervenir et à quel moment je dois me faire oublier. Ça change d’une partie à l’autre, d’un jeu à l’autre, d’un soir à l’autre… Ca demande d’être assez attentif à l’ambiance de table et aux envies des autres joueurs ce soir-là sur ce jeu-là. Des fois je me plante. Dans ces cas, on a une table suffisamment ouverte et saine pour que les joueurs ou le MJ puissent me rappeler à l’ordre quand je franchis une limite. Et dans l’ensemble nous faisons tous attention aux rappels à l’ordre des autres.

Quel genre de commentaire…

Il y a des trucs que je fais peu, mais que j’ai connus à la table et que je ne cautionne pas :
– le jugement négatif sur la qualité de la scène : « c’est trop naze » ;
– le démontage d’une ficelle du scénario à froid pendant la scène : « t’emmerde pas, c’est juste des pnj qui vont servir de chair à canon pour le combat final » ;
– le commentaire qui n’a rien à voir avec la choucroute : « n’empêche c’est vrai, c’est une étude américaine qui montre que si les gens prennent si souvent le bus c’est parce que… » ;
– le cabotinage (jeux de mots et calembours notamment).

Il y a des trucs que je me permets de faire en commentaire et que je trouve plutôt chouettes (si des joueurs ou MJ de ma table veulent me dire que je les fais suer depuis 3 ans avec ces trucs-là, c’est le moment, hein) :
– exprimer un ressenti : « c’est génial », « c’est exactement ça », « c’est terrible », etc.
– jouer l’insulte : « en-foi-ré ! », « pétasse », etc. (en précisant que dans ce cas-là je le dis gentiment, en complicité avec le joueur dont j’insulte le pj, et uniquement quand c’est motivé par la scène, je ne permets pas d’insulter gratuitement les gens, ni à une table de jdr ni ailleurs)
– jouer la menace : « ça, arrange-toi pour que Nadja [mon perso] ne l’apprenne jamais, sinon.. » (en réalité, ce genre de commentaire sert surtout à filer un levier à tout le monde à la table : « si vous voulez du drama, envoyez l’info à Nadja, ça devrait provoquer un truc »)

Je me permets de faire ces commentaires-là dans la mesure où ils vont dans le sens de la scène et pas à rebours.
Je peux exprimer une réaction attendue : pour reprendre l’exemple du dernier billet, quand je dis « pétasse » à l’ensorceleuse qui se montre odieuse, je signale au joueur que j’apprécie son jeu (paradoxalement) et que j’ai bien vu qu’il n’était pas odieux par inadvertance. Je donne du poids à son intention de jeu.
Et je peux exprimer une émotion empathique : devant une scène douloureuse pour un pj, si j’exprime ma propre douleur, je me positionne aux côtés du joueur en jeu. Je ne suis pas en train de le regarder se débattre tout seul, j’ai de la compassion pour son pj. En l’exprimant, j’estime que je participe à la mise au diapason des émotions à la table et que je m’implique dans le collectif.

Les mécaniques de substitution

Je crois que si je devais qualifier le commentaire que je m’autorise en une phrase, c’est celui où j’exprime le fait que je suis fan des pj ou pnj des autres, de la scène, des joueurs, de ce qui se joue. Bref, où je donne mon approbation.
Il y a des jeux qui prennent cette attitude-là en charge, comme Sens Néant ou Prosopopée, où la mécanique prévoit que les joueurs donnent des jetons aux autres pour manifester leur approbation. Ça me plaît beaucoup (avec un bémol sur Sens Néant, où j’ai regretté de ne pas pouvoir en donner au MJ, mais du coup je lui ai donné des curly et on a fait comme si).

Mais j’ai l’impression (arrêtez-moi si je dis des bêtises, là je ne suis pas très sûre de ce que j’avance) que ces mécaniques ne sont pas conçues comme de l’incitation à jouer son joueur-spectateur mais cherchent à s’y substituer au contraire, pour limiter les manifestations du joueur-spectateur à la table.

C’est une approche possible, et bien faite pour les jeux en question, mais apprendre à le gérer soi-même et avec les autres me paraît tout aussi valable pour éviter les bêtises à la table.

3 – Le joueur-spectateur et le positionnement du joueur-en-jeu

On m’a fait plusieurs remarques très fines et très justes, à un niveau théorique que je ne maîtrise pas tout à fait, mais je vais essayer d’en rapporter quelques miettes ici (si je déforme des trucs, Méta corrige-moi). Ainsi, ma spectatrice me permettant de rester dans le récit alors que mon pj n’est pas présent, elle influencerait mon positionnement de joueuse-en-jeu pour la suite. Sur le coup, j’ai répondu que non, que ce n’était pas le but.

Or, si en fait, c’est probablement vrai. Et surtout, les joueurs-spectateurs des autres, leurs attitudes et leurs commentaires, vont largement orienter mon positionnement de joueuse-en-jeu.

J’ai eu une seule expérience de vraie maîtrise (Patient 13), un bac-à-sable basé sur une large part d’improvisation. On peut pratiquement parler de terrain-vague à ce stade. Avoir les commentaires des joueurs en feedback sur ce que je proposais au moment où je le proposais était extrêmement nourrissant pour moi, et orientait l’histoire (même à mon insu). Les idées qui me venaient, les attitudes des pnj, la façon dont les scènes s’enchaînaient, tout était influencé au max par les postures des joueurs-spectateurs.
Encore une fois, quand je parle de commentaire, je ne veux pas parler de joueurs qui se permettraient de remettre en question l’élément apporté (« euh ouais, t’es sûre que le mec arrive maintenant ? Je trouve pas ça terrible ») mais des joueurs qui donnent leur ressenti et leur point de vue au fur et à mesure (ce qu’ils perçoivent de tel pnj, ce qu’ils pensent des manifestations fantastiques, comment ils vont aborder la scène, etc.).

Jouer à Inflorenza nous a aussi incités à proposer des choses aux autres. J’ai souvent, et je ne suis pas la seule à la table, des « trous » où je suis incapable de réagir à une situation, où je ne sais pas tellement comment mon pj pourrait se positionner par rapport à cette situation, bref… je patine. Avec Inflorenza, on a pris l’habitude de s’aider mutuellement à trouver des idées, de suggérer des choses, et d’accepter les suggestions des autres.
Dans un match d’improvisation, ça serait les 20 secondes de caucus, pendant lesquelles tous les joueurs sur le banc chargent d’idées le joueur qui va entrer en jeu. Après il entre en jeu, c’est son impro, et c’est lui qui joue.

Je ne sais pas si ce billet rend plus compréhensible le précédent ou s’il ajoute sa couche de contradictions… J’ai essayé d’être plus concrète et plus précise. Prochaine étape : les bascules en elles-mêmes, comment je gère le passage de joueur-spectateur à joueur-en-jeu et vice versa. Me lâchez pas.

crédit photo : Martin Fisch (CC BY-SA 2.0)

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